24 août 2016

Le Cinéma de John Woo II. 1990-1992


Bullet in the head (Une Balle dans la tête), 1990
Les conditions assez particulières dans lesquelles j'ai découvert ce film (grand écran en plein air, après un pique-nique bien arrosé) en ont fait une expérience de cinéma inouïe et inoubliable, qui m'avait fait prononcer à voix haute sans m'en rendre vraiment compte le mot : « hallucinant... » Si on reprend la progression du film, on a trois amis franchement malchanceux qui ne cessent de tomber de Charybde en Scylla, avec une sorte de cruauté presque joyeuse. À chaque nouvelle catastrophe, un choix leur est donné, qui les porte systématiquement vers le pire. Cet enchaînement de galères est un des plus spectaculaires que j'ai pu voir au cinéma. Les scènes de guerre sont incroyables et si Woo sait les filmer (et surtout les monter) avec style, la mort donnée ou reçue est toujours un acte atroce, qui fait mal et qui pousse inlassablement les hommes vers l'animalité. D'où l'impact sur le spectateur, amené à réagir constamment à des images et des situations extrêmes. Rien n'est neutre. On en sort lessivé.

Les acteurs s'y révèlent immenses. La performance de Jackie Cheung en devient étouffante. Tony Leung endosse à la fois le point de vue du cinéaste et celui du spectateur, voyant au cours du film ses idéaux impitoyablement détruits les uns après les autres. Waise Lee s'accroche à la lourde et encombrante malle pleine d'or mais c'est son propre cadavre qu'il tire ainsi sans le savoir. L'idée au cœur de cette amitié si particulière étant comme toujours chez Woo que le bien ne peut exister sans le mal, la lumière se mêlant à l'ombre, dans un esprit qu'on qualifiera aussi facilement que légitimement de yin et yang. Complétant ce trio infernal, Simon Yam incarne pour sa part le héros chevaleresque dans toute sa splendeur, dernier de son espèce. 

Loin de moi l'idée de vouloir réduire Une balle dans la tête à un patchwork, mais j'y ai vu des emprunts possibles évidemment à The Deer Hunter (pour la trame générale, les déchirures de la guerre sur les corps et les âmes), Scarface et The Godfather (pour l'ascencion du truand par les armes et la corruption). Au-delà de ces références, le film lui-même travaille différents genres cinématographiques, comme autant d'étapes dans l'évolution de ses héros. On commence avec du kung-fu urbain, puis on passe aux gunfights et au film de gangsters, qui va nous mener au film de guerre, jusqu'à cet incroyable climax ultra-sophistiqué qui semble tout mélanger, les voitures devenant des sortes de chars d'assaut. Woo parvient à mixer tout ces élements avec un réel brio, une belle inspiration, tout s'emboîte selon une logique imparable, aboutissant à une œuvre totalement baroque, riches en symboles qui, comme souvent chez lui, tendent presque à l'abstraction. Le moindre nouvel élément est porté à son paroxysme, ce qui peut facilement devenir risible (comme The Killer à sa manière). 

Même s'il n'y a pas de colombes à l'horizon, la noirceur du film est néanmoins contrebalancée par une sorte de romantisme naïf, signature de la vision humaniste du réalisateur. C'est ici bien souligné par la musique omniprésente et d'un style assez... étonnant (mention spéciale au thème principal "happy birthday" qui revient toutes les 20 secondes, ainsi qu'aux Feuilles mortes de Prévert et Kosma qui accompagnent les apparitions de Luke). La peinture idéalisée de l'amitié au début du film est toujours à la limite du kitsch, les compositeurs abusent un peu de leur ritournelle mise à toutes les sauces, mais tout cela est à sa place car tellement en accord avec la façon qu'a le réalisateur de penser sa mise en scène. Désespéré et intense, un film à tous points de vue exceptionnel.




Hard-boiled (À toute épreuve), 1992
Orchestration déchaînée d'un véritable massacre sur pellicule (combien de morts en deux heures de film ?). Woo semble illustrer comme jamais avant lui la définition du terme "défourailler". Pas inquiet de quelques invraisemblances (les méthodes de polices qui consistent à faire un carnage sur tout le monde plutôt que de procéder à des arrestations, Chow Yun Fat débarquant tout seul pour affronter une cinquantaine de gangsters dans un entrepôt), il se garde néanmoins de proposer des personnages vides. Le duo Tony Leung (d'un charisme ravageur) et Chow Yun Fat (inoubliable Tequila) est admirable et d'une complexité très intéressante, sortes de flics ayant quelque peu dépassé les limites du bon droit, ne sachant plus trop de quel côté ils sont. Belle présence également de Philip Kwok, ici également chorégraphe, et ses déplacements de fauve. Ce qui fait que ce film est loin du simple enchaînement de gunfights (c'est du moins la réputation qu'il avait pour moi avant que je le vois), même si, sans doute, la narration comporte quelques trous.


Thématiquement il est parfaitement à sa place dans l'œuvre de Woo qui se permet même une apparition dans un rôle de barman-mentor. Toute la séquence de l'hôpital — quasiment la moitié du film — est impressionnante, et fait pas mal penser à Die Hard, avec ses deux flics qui se démènent pour passer outre ce qui est devenu un enfer au milieu d'une prise d'otages. On a là effectivement quelque chose qui s'apparente à un morceau de bravoure, qui pourrait clairement supporter une infinité de visions, toujours aussi incrédules et fascinées. Ce chaos est incroyablement dirigé par un sens du montage très poussé, laissant le spectateur en état de choc face au nombre de personnages qui arrivent de partout, aux explosions, élements de décors qui volent sous les impacts, cascades, vitesse, suspense, etc. Chaque scène, chaque mouvement, chaque regard m'apparaît déjà comme autant d'images fétichisées. La bande son, ici encore, a des accents un peu désarmants, Woo ayant décidément des goûts musicaux étranges (peu sûrs ?). J'ai néanmoins vraiment bien aimé la petite intro clarinette de Tequila, très cool dans son Jazz bar.




DOSSIER JOHN WOO :
III. Filmographie 1996-1997
IV. Filmographie 2001-2003

22 août 2016

Le Cinéma de John Woo I. 1976-1989

Princess Chang Ping, 1976
Je n'y connais rien en opéra chinois, donc je ne peux vraiment pas dire si Woo prend ou non des libertés avec ce genre très codifié. Dans cet univers, les jeunes hommes sont interprétés par des femmes. Les dames parlent et chantent avec une voix excessivement haut perchée. Chaque geste, chaque mouvement de tête est stylisé, tandis que des percussions ponctuent inlassablement l'action en arrière-plan. Pour le spectateur occidental que je suis, et plutôt amateur de comédies musicales, j'avoue que la musique de ce genre d'opéra, par ses rudes harmonies, ne me séduit pas du tout. Et seule la toute fin du film propose véritablement ce qu'on pourra véritablement qualifier de ballet. Soit autant d'éléments qui tantôt rebutent, tantôt fascinent. Et j'ai donc constamment basculé pendant le visionnage entre ces deux impressions, avec cependant de vrais moments de grâce, notamment toute une longue scène centrale où les fiancés se retrouvent à l'entrée d'un couvent sous la neige, tentant de faire revivre un amour que les intrigues de Cour et la guerre avaient compromis. 

Car Princess Chang Ping est un drame historique qui parle d'honneur familial, de loyauté impériale et de sentiments plus forts que tout, dans un monde corrompu. Si on ne l'attendait pas forcément dans le genre précieux et raffiné de l'opéra, John Woo se révèle fond finalement comme un choix pertinent pour accompagner ces thèmes. Pour le reste je trouverais quand même abusif de dire qu'on peut ici reconnaître son style. Sa mise en scène est d'une belle rigueur, mettant bien en valeur la somptuosité des costumes et des décors (sur ce plan-là, le film est admirable), avec quelques mouvements de caméra qui collent bien à l'action, mais sans jamais chercher l'exagération. Le résultat est d'une incontestable cohérence et la curiosité du spectateur mérite de l'emporter, car le dénouement est très beau, tragique et poétique.




Heroes shed no tears (Les Larmes d'un héros), 1986
Un film bourrin assez inclassable par sa façon de s'éparpiller dans des genres hétérogènes, la faute à un charcutage-remontage assez sauvage de la part des producteurs. Relecture du grand succès du moment Rambo 2, pillé par le monde entier souvent pour le pire, le film met en scène une mission commando menée par Eddy Ko qui, en plus de ses potes mercenaires, a la curieuse idée de débarquer avec femme, enfant et beau-père au milieu de la jungle viêtnamienne pour kidnapper un narco-trafiquant. Ces improbables ingrédients vont permettre à Woo de distiller une émotion certes déplacée mais qui fonctionne malgré tout assez bien notamment par la façon qu'à le réalisateur de la styliser, avec cette tendance à l'hyperbole qui n'appartient qu'à lui. Le gamin est particulièrement saisissant. Les scènes qui s'attardent sur sa relation avec son paternel sont certainement les plus intéressantes et ça ne m'étonnerait pas que le tournage ait traumatisé l'enfant, vu le spectacle qu'on lui a mis devant les yeux.

Même si ça sent bien son côté sous-budgeté et que ça profite d'un tournage en Thaïlande pour économiser davantage sur les cascadeurs et leur prime de risque, le film n'est pas complètement une série Z. Si on laisse de côté les intermèdes comique ou érotique ajoutés par le studio, on a quand même quelques scènes de canardage bien violentes où le sang coule à flot des corps explosés, tranchés, criblés, etc., et un affrontement final avec un méchant Lam Ching Ying (Mr Vampire) devenu borgne, au milieu d'un paysage qui s'est littéralement transformé en enfer, fait de métal et de feu. Cette atmosphère de chaos, aussi irréaliste soit-elle, fait son petit effet. Bref un film certainement mineur dans la filmo du Woo, parfois involontairement nanar dans ses situations, et certainement pas tous publics à cause de ses débordements gores dignes des productions hongkongaises de catégorie III. Mais un titre tout de même important puisqu'historiquement le cinéaste y signe ses premiers gunfights.




The Killer, 1989
Peut-être le film le plus abouti du cinéaste, le plus maîtrisé, le plus personnel, toujours à la limite de verser dans le pur exercice de style. Un vrai film d'auteur, brassant toutes les influences (Melville, Godard, Demy) et les thèmes chers au réalisateur. The Killer est loin d'être un enchaînement de fusillades spectaculaires, celles-ci ne sont que le reflet des personnages, de leur rage et de leur désespoir. Chow Yun Fat s'y révèle absolument magnifique, d'une classe inégalable, tandis que Danny Lee fait complétement corps avec son personnage de flic qui n'a pas oublié de rester humain. 

Ma première vision du film remonte à sa sortie en France vers 94-95, sur fond de rires grinçants de spectateurs. Des plans entiers sont depuis restés ancrés dans ma mémoire, preuve de la force de sa mise en scène. Un de mes préférés restant ce travelling qui montre Chow à travers une porte-fenêtre, le cadrant à chaque fois d'un peu plus près (une figure de style qu'on croise souvent chez le metteur en scène mais qui trouve ici sa plus parfaite expression). À ce titre, la photographie est assez remarquable, créant des éclairages dramatiques plutôt inhabituels dans ce cinéma. J'en profite également pour citer le nom du compositeur du score si réussi, ainsi que des chansons : Lowell LoIl avait déjà collaboré avec Woo sur Le Syndicat du crime 2, et on le retrouve au générique de pas mal de films de Ringo Lam (Prison on fire), Tsui Hark (Le Syndicat du crime 3, Le Festin chinois), Sammo Hung (Dr Wong et les pirates) ou Stephen Chow (Shaolin soccer). Dans les films hongkongais de Woo, les bandes originales ont tendance à flirter avec le kitsch (j'en reparlerai), mais ici cela s'accorde merveilleusement avec l'atmosphère romantique de l'histoire et des personnages. J’adore les mélodies et l’usage qui en est fait. Montage et musique sont en harmonie totale et c'est très beau.

La version longue du film propose un montage un peu moins serré en plus de quelques scènes concernant surtout le tueur et son amie aveugle. Niveau rythme c’est donc moins tendu, cela dit j’ai eu l’impression que les scènes d’action gagnaient pas mal en lisibilité, notamment tout le gunfight de l’église où l’on suit mieux les déplacements des personnages et leur position les uns par rapport aux autres. Et puis les acteurs sont doublés en mandarin.



DOSSIER JOHN WOO :
III. Filmographie 1996-1997
IV. Filmographie 2001-2003 

18 août 2016

Deux films de Michele Soavi

Dellamorte Dellamore, 1994
Découvert tardivement, je suis immédiatement tombé sous le charme de ce film totalement surprenant, de son ambiance semblable à nulle autre. Passée sa scène d'ouverture choc, le récit se poursuit de façon imprévisible, donnant l'impression d'une suite de petits épisodes qui pourraient fonctionner presque indépendamment les uns des autres. Adapté d'un roman de l'auteur du fumetti Dylan Dog, le film est bourré d'idées poétiques, de situations complétement surréalistes où tout devient possible et où il ne sert à rien de chercher des réactions logiques de la part des personnages (ainsi celui complètement improbable de la fille du maire). Et c'est d'autant plus agréablement déstabilisant que l'humour noir est régulièrement contrebalancé par le sérieux du protagoniste.

Dans le rôle-titre du gardien de cimetière hard boiled, Rupert Everett est impeccable, tandis qu'Anna Falchi dévoile de façon inoubliable toute l'étendue de son talent. Soavi se montrait ici particulièrement inspiré, faisant preuve d'une folle audace dans sa façon de mélanger la farce la plus macabre au romantisme le plus fiévreux, livrant un spectacle qui ne peut laisser indifférent. Le grand écart réussi entre l'horrible et le sublime.




Arrivederci amore, ciao, 2006
Après être resté loin du grand écran pendant plus d'une décennie, c'est peu de dire que le retour au cinéma de Michele Soavi a été fracassant. Distribué pourtant en catimini, Arrivederci amore, ciao s'est révélé être un formidable polar, politique, excessif, noir, et parfaitement maîtrisé. Une nouvelle fois, Soavi fait preuve d'une générosité, d'un débordement d'idées  qu'il préfère ne pas trier, pour la plus grande jubilation du spectateur. Le scénario contient ainsi tellement de pistes que chacune d'entre elles pourrait donner lieu à un film en soi. Il y est aussi bien question de désillusions politiques, de gangsterisme, de mensonge et d'imposture. L'ironie grinçante dont fait preuve le metteur en scène plane régulièrement sur ce qui nous est raconté, et en même temps ses personnages ont une vraie épaisseur, qui fait que lorsque la violence surgit, par éclat, elle fait vraiment mal.

L'absence de morale qui caractérise le protagoniste et qui vient teinter la conclusion est assez stupéfiante. Alessio Boni interprète sans doute l'un des antihéros les plus surprenants jamais vus au cinéma. Et puis la mise en scène de Soavi s'autorise tous les excès, avec plein de petits détails toujours à la limite du surréalisme qui finissent par plonger le récit dans une ambiance fantastique (la bizarrerie du bar à putes, le sénateur avec son espèce de trottinette à moteur, la mouche dans le tribunal, la grue qui plonge dans le marais, etc.). Bref, un bijou qui reste toujours aussi délectable à la revoyure.



La Chanson de Caterina Caselli qui donne son titre, et son ton, au film

6 août 2016

Nanars of the world

Nosutoradamusu no daiyogen (Fin du monde Nostradamus an 2000 / Catastrophe : 1999), Toshio Masuda, Japon, 1974
Un film catastrophe étonnant. Distribué en salles en France dans une version très charcutée, l'œuvre en devint d'autant plus agréablement nanarde, s'éparpillant en tous sens. Au centre de l'intrigue, un professeur japonais particulièrement alarmiste ne cesse de déplorer l'inconscience de ses contemporains qui polluent la Terre et se font la guerre, alors que la population souffre de la sécheresse et de la famine.

Abusant des stock shots d'actualité, le film dresse à la fois le constat effrayant de l'état du monde (la misère des pays pauvres, les bouleversements climatiques liés à la surproduction des pays riches) et divertit en mettant en scène différentes prospectives catastrophistes soit disant tirées de Nostradamus. C'est évidemment là que réside son aspect le plus amusant, avec la représentation de phénomènes parfois spectaculaires : raz-de-marée qui ravagent les grandes villes, rayons ultra-violets qui incendient l'atmosphère, animaux mutants, émeutes, cannibalisme (on bascule alors dans le gore de façon tout à fait inattendue), jusqu'à l'apocalypse nucléaire et l'émergence d'une nouvelle humanité. Pour appuyer le propos, on a droit à des schémas scientifiques et à des explications sur les différentes réactions possibles des gouvernements, un peu comme dans le terrifiant La Bombe de Peter Watkins. Formellement, c'est plutôt soigné, et on appréciera notamment le joli travail sur les effets spéciaux et les destructions de maquettes. On croise d'ailleurs au générique le nom de Yoshiro Muraki, le chef décorateur de Kurosawa.

Pas évident pour le spectateur de savoir quoi penser de ces avertissements, certainement pertinents, mais qui sont complètement torpillés par la complaisance totalement bis du résultat à l'écran, dans la plus pure tradition du cinéma mondo. Le réalisateur échoue en tout cas à faire naître de l'émotion avec ses personnages archétypaux, pas vraiment bien servis par des acteurs moyens, d'autant plus qu'ils sont drôlement doublés. Deux séquences sortent cependant du lot : l'une qui nous montre la fille du professeur exécuter une danse porteuse d'espoir sur la plage, sur fond de musique psychédélique bien lyrique, alors que dans le ciel apparaissent d'anormaux mais superbes arcs-en-ciel ; et l'autre qui voit de jeunes motards japonais se suicider en sautant du haut d'une falaise (longs et beaux plans au ralenti).




Huo xing ren (Mars men / Les Hommes d’une autre planète), Cheng Hun Ming, Taiwan, 1976
J'ai découvert ce titre lors d'une des Nuits excentriques organisées par Nanarland à la Cinémathèque française, vers 6h du matin... Directement inspiré des kaiju eiga japonais, Mars men est un film de monstres géants taiwanais complètement malade et inracontable. Comment décrire par exemple ces effets spéciaux parmi les plus laids que j’aie pu voir : incrustations hideuses, géants écrasant des maquettes d'immeubles en accéléré alors que la technique de base de ce genre d’effets implique au contraire de tourner en léger ralenti pour suggérer l’impression de pesanteur ? Comment donner une idée de la bande sonore atroce et de ses bruitages répétitifs et monotones qui nous ont vrillé les tympans jusqu’à la démence, entre rayons lasers et ordinateurs colorés ? Comment faire partager des dialogues d’une absurdité totale échangés par des scientifiques de pacotille vêtus de combinaisons dorées ? Et surtout comment évoquer la drôlerie cosmique des Martiens qui, étant affublés de masques fixes, sont obligés de se livrer à une pantomime outrancière lorsqu’ils s’expriment ? La façon dont leur Roi agite bras et cheveux en faisant des génuflexions hystériques est proprement irrésistible. 

Les trois derniers quarts d’heure ne sont qu’un interminable affrontement ayant plus ou moins lieu sur la Lune et opposant d’un côté le Roi Martien, son premier ministre idiot et deux dinosaures godzillesques, et de l’autre la fameuse "Statue du temple" et son copain "Astronaute américain" (et ils s'interpellent réellement sous ces noms insensés, pour notre plus grande joie). Je me demande si on peut encore utiliser le terme de "combat final " face à une bagarre s’étalant sur une durée aussi aberrante. Tous les coups bas sont permis, et ceux qui tombent à terre n’en finissent pas de se relever. C'est à ce moment-là que j’ai définitivement perdu la raison. L’hystérie avait de toutes façons gagné toute la salle, bien réveillée, hurlant à plein poumons pour soutenir ses héros jusqu’à une véritable libération orgasmique lorsque le méchant big boss finit enfin par exploser sous le feu de son propre rayon destructeur. Je me suis alors instinctivement levé pour offrir à Statue du temple et Astronaute américain une standing ovation, bave au menton, cervelle fumante et yeux fondus.




Os Trapalhões na guerra dos planetas (Brazilian star wars), Adriano Stewart, Brésil, 1978 
Un film vraiment dangereux, qu'il m'a été humainement impossible de regarder sans user de l'avance rapide. Le genre de truc à vous laisser lobotomisé, le cerveau coulant par les oreilles. Je ne l'évoque donc ici qu'à titre documentaire, comme un avertissement aux générations futures qu'aurait oublié de noter Nostradamus, afin qu'elles sachent jusqu'où leurs ancêtres ont pu aller dans l'ignominie.

Tourné manifestement sans le moindre souci de scénario, donc dans une incohérence parfaitement assumée, le film donne davantage l'impression de relever d'une émission spéciale de télévision. On y découvre quatre copains brésiliens, lointains cousins des Stooges ou de nos Charlots, embarqués sans trop de conviction à bord d'un vaisseau spatial en carton. Les voila plus ou moins aux ordres de clones moisis de Luke Skywalker et Chewbacca, histoire de surfer sans trop d'effort sur le grand succès ciné d'alors, comme d'autres le feront partout dans le monde (coucou Luigi Cozzi...). Dénués du moindre charisme, nos héros vont profiter de leur aventure intersidérale pour rencontrer tout un tas de créatures affreuses, comme autant d'injures à la rétine, dans des décors d'une pauvreté innommable manifestement bricolés par des criminels en réinsertion, avec des effets spéciaux vidéos baveux dont même Pat LeGuen n'aurait pas voulu.




Samson dan Delilah (La Revanche de Samson), Sisworo Gautama Putra, Indonésie, 1985
Il s'agit évidemment d'une relecture de la légende biblique de Samson et Dalilah, audacieusement transposée en Indonésie à l'époque coloniale. Les Hollandais sont donc les méchants et Samson le héros dont l'invincibilité menace directement la stabilité du gouvernement impérialiste. Sur la musique de Conan le barbare, la terre tremble et s'ouvre, Samson — interprété par un culturiste au sourire ravageur coiffé d'une immonde perruque — fait du kung fu avec des adversaires aux pouvoirs magiques : un cyclope, un sorcier qui se débite en tranches, des monstres. Et l'on s'amuse de voir les soldats hollandais avec leurs fausses moustaches collées à l'envers préférer utiliser des pots de fleur en guise d'arme au lieu de faire marcher leurs fusils.

Totalement décomplexé, le réalisateur se permet à l'occasion quelques inserts gores qui détonnent joyeusement avec le ton plutôt bon enfant du film. Notons également une mémorable scène de sexe à base de banane, de miel et de dialogues à double sens d'une parfaite lourdeur. Le doublage peut d'ailleurs être considéré comme la cerise sur la chantilly, tant certaines répliques et la conviction avec laquelle elles sont prononcées stupéfient régulièrement le spectateur. Les doubleurs semblent n'être pas plus de trois, se partageant sans trop de variations les nombreux personnages (mention spéciale au gouverneur de la province et à sa lassitude palpable à chaque fois qu'il apprend que Samson a encore échappé aux pièges minables qu'il lui tend). Bref, on est là face à un film hautement réjouissant, bien rythmé, généreux en effets spéciaux et maquillages craignos. Sans conteste un nanar de premier choix. 

29 juillet 2016

Vacances en Egypte, avec Christian Jacq

Champollion l'Égyptien, 1987
Fasciné comme tout un chacun par l'antiquité égyptienne et l'Histoire de sa résurrection, le sujet de ce livre m'intéressait autant que la promesse d'une lecture efficace et divertissante. Qui plus est, la démarche proposée ici par l'auteur s'annonçait alléchante. Rédigé à la première personne, le texte est en effet censé s'appuyer sur une documentation qui recherche l'exhaustivité, notamment en ce qui concerne les dialogues retranscrits. Mais Jacq se concentre finalement exclusivement sur l'expédition de Champollion en Égypte pour confirmer in situ ses hypothèses de déchiffrement des hiéroglyphes. Rien sur les recherches et les déductions qui ont précisément permis cette résolution.

Bien qu'évoquant à l'occasion le passé et la formation de son protagoniste, le récit prend donc la forme d'un récit de croisière sur le Nil, où Champollion s'émerveille face aux ruines rencontrées à chaque étape. Il est entouré d'une poignée de compagnons peints avec peu d'épaisseur et, pour mettre artificiellement un peu de piment à son voyage, devra faire face à quelques rivaux peu inquiétants tant ils relèvent de la caricature. Assurément Jacq sait de quoi il parle, et on devine que cette fascination est aussi la sienne. Mais la pauvreté et la répétition des éléments de dramaturgie m'ont vite lassé, au-delà du fait que j'espérais un autre contenu.




L'Affaire Toutankhamon, 1992
Ce roman-ci est bien plus satisfaisant. Ne s'attardant pas trop sur l'Histoire antique, Jacq rend ici surtout hommage à la figure d'Howard Carter, égyptologue autodidacte et habité, qui devint l'inventeur du tombeau de Toutankhamon en 1922. Pour la première fois au monde, était mise au jour la sépulture non pillée d'un pharaon. 

Optant pour une forme romanesque, l'auteur ne cite pas ses sources mais se laisse un peu complaisamment aller à un enchaînement quasi exhaustif des faits qui ont entouré ces fouilles, des passions et des pressions politiques contre lesquelles Carter s'est heurté. C'est donc parfois un peu monotone dans sa construction, mais ça a le mérite de nous plonger dans le détail et dans la réalité des fouilles archéologiques telles qu'elles pouvaient se concevoir en ce temps des pionniers. Les dialogues sont souvent très poétiques et très "écrits", mais c'est loin d'être désagréable, à défaut d'être authentique. Tout cela aboutit à un portrait en fait assez émouvant d'un homme intransigeant et mal aimé. Un bon feuilleton.