22 septembre 2017

Du romanesque français de 2015

Laurent Binet, La Septième fonction du langage, 2015
Derrière cet intimidant et très beau titre se cache en fait une vraie farce, où le grotesque des situations et des personnages est pleinement assumé. C'est amusant, à défaut d'être toujours drôle, mais peine à la longue à captiver. J'avoue en effet avoir un moment hésité à m'acharner, le récit prenant la forme d'une enquête policière trop confuse ou pas assez sérieuse pour accrocher, même si menée par un commissaire et son acolyte franchement désopilants. Ce qui m'aura finalement le plus parlé, c'est cette plongée que nous offre Binet dans une époque (1980) et une science (la sémiologie) qu'il expose, développe et nous fait partager de façon vraiment convaincante. Derrière la façade satirique, se révèle alors un vrai travail de digestion/restitution d'un paquet de recherches scientifiques, des théories et œuvres des grands penseurs de ce temps-là, résumées avec pas mal de justesse et d'intelligence, ne s'en moquant jamais tout en exprimant certaines de leurs limites. 

Bien qu'éloigné par bien des aspects, le livre m'a souvent fait penser à l'excellent Roman du mariage de l'Américain Jeffrey Eugenides, qui proposait lui aussi au passage une sorte de résumé de l'influence du structuralisme dans la pensée intellectuelle américaine. Chez Binet, comme il est avant tout question de langage, on prend pas mal de plaisir à assister à de véritables et souvent savoureuses joutes verbales. On pourra trouver un peu lourds et  trop fréquents les apartés que l'auteur se permet de faire au lecteur, jeux forcés de mise en abîme qui tiennent un peu du gadget. A l'arrivée, il y a peut-être un peu trop d'artifices de petit malin, une forme de complaisance pour la caricature des élites intellectuelles (Sollers en prend pour son grade) pour que ça en fasse à mes yeux un livre qui reste, mais le voyage est loin d'être sans attraits.




Isabelle Monnin, Les Gens dans l'enveloppe, 2015
Le meilleur pour la fin, avec ce qui fut plus qu'un coup de cœur. Le point de départ de ce livre est relativement simple : Monnin a acheté à un brocanteur une enveloppe contenant un paquet de vieilles photographies ayant appartenu à une même famille, le genre de truc qui déjà me fascine. Elle s'en est inspiré dans un premier temps pour imaginer une histoire, broder un roman, donner une existence à ces figures anonymes aux postures et sourires figés dans l'éternité, et surtout faire entendre leurs voix. Le résultat est bien plus qu'un ludique exercice de style pour auteur en manque d'inspiration. C'est de la littérature. Car Monnin s'est complètement approprié ces vies et ces visages pour créer à partir de là quelque chose de formidablement puissant, vrai et profond, dans une écriture de toute beauté. Les phrases sont simples et fragiles à la fois, elles tordent délicatement la langue pour être le plus juste dans l'expression de ce qui est indicible. Monnin y évoque ainsi les espoirs et les désillusions de l'enfance mais aussi de l'âge mûr, l'amertume, l'abandon et les secrets familiaux qui pèsent sur les générations. Le tout dans le cadre d'un petit village de campagne où la Nature souveraine impose aussi sa présence.

Mais l'histoire ne s'arrête pas là. Dans un deuxième temps, l'auteur tourne la page de la fiction et revient à la source en se lançant dans une véritable enquête sur les vrais gens figés sur ces photos, avec dans l'espoir de comparer la vérité et son invention, de confronter deux parcours, et peut-être même de retrouver certaines de ces personnes. La seconde partie du livre se présente donc comme le journal de cette enquête, où cette fois ce sont les doutes et interrogations de l'écrivain qui se retrouvent au cœur de l'écriture, avec toujours cette même exigence dans le style. Si déjà j'avais été touché par la première partie, le fait d'ancrer ensuite définitivement ces images dans la réalité la plus solide et incontournable, m'a profondément bouleversé. L'enveloppe de ces gens ne sera jamais entièrement dévoilée, mais grâce à la prose et à la qualité de regard que leur offre l'auteur, on a le sentiment d'approcher de très près ces existences. Et derrière les sourires et les jours ensoleillés que les photos immortalisent, émerge un peu de la tristesse de ces vies bousculées. Et c'est ce sentiment d'intimité, presque miraculeux, qui m'a ému, porté par ces phrases livrées comme des cadeaux et donc chacune mériterait qu'on lui fasse l'honneur de s'attarder. 

Cerise sur le gâteau, Alex Beaupain a à son tour puisé son inspiration dans le texte de Monnin pour composer un véritable album, présenté comme complémentaire au bouquin, par inclus dans l'édition originale (en CD) comme dans sa version poche (en lien de téléchargement). Beaupain a laissé libre cours à ce que cette histoire et ces ambiances lui suggéraient, et son disque n'est ni une illustration, ni une bande son pour la lecture, mais est au diapason de cette mélancolie sourde et presque addictive qui plane sur le livre. Et ça donne de très beaux titres, délicatement produits (l'un d'eux sera même repris et réinterprété sur son dernier album Loin), avec de chouettes guests : Camélia Jordana, Clotilde Hesme, Françoise Fabian entre autres. 



20 septembre 2017

Deux films de Derek Jarman

Caravaggio, 1986
Un authentique film d'art et essai, par ses partis-pris tant formels que narratifs. Jarman nous invite à partager sa vision d'un artiste d'exception, vision clairement fantasmagorique puisqu'elle nous est présentée comme le récit d'un homme au seuil de sa mort, se remémorant certains drames de sa vie, au premier rang desquels la belle et triste histoire d'un triangle amoureux. Avec un travail sur la lumière assez sublime, Jarman a entièrement tourné son film en studio, assumant pleinement ses artifices pour mieux recomposer de véritables tableaux vivants, sans pour autant tomber dans l'illustration désincarnée. Il joue à l'occasion avec les anachronismes, par de petits détails qui se révèlent toujours signifiants et rendent vraiment le visionnage intéressant, et même un peu amusant.



On en apprendra cependant assez peu sur la vie du génial artiste italien lui-même, alors que sa bio particulièrement romanesque avait de quoi nourrir un film (sur le sujet, je recommande La Course à l'abîme, biographie romancée signée Dominique Fernandez). On verra néanmoins Carravagio, enfant prodige et un peu voyou, entrer dans les bonnes grâces de quelques pères de l'Eglise qui offriront un cadre protecteur à l'expression de son art. Tout le film est traversé par la voix off du peintre, récitant un texte à la poésie magnifique. Dans le rôle-titre, Nigel Terry (le Roi Arthur de Boorman), est absolument époustouflant, visage beau et douloureux. On y croise également le tout jeunôt Sean Bean, ainsi que la fidèle Tilda Swinton, mais aussi Robbie Coltrane et Michael Gough. Une œuvre à part et assez marquante, puisque j'en garde aujourd'hui encore des images fortes.




Wittgenstein, 1993 
Tourné pour la télévision mais distribué en salles, ce court film (70') est l'un des derniers du réalisateur. Jarman met une nouvelle fois en scène un personnage historique parce qu'il se reconnait un peu en lui. Le cinéaste a vu en Wittgenstein un être qui a soif d'absolu, qui s'interroge constamment sur le sens de la logique, et qui de fait apparaît comme une sorte d'extraterrestre aux yeux de ses contemporains. Ce qui donne lieu à un enchaînement de scènes souvent très cocasses, assumant complétement la dimension à la fois comique et pathétique d'un personnage adulé et pourtant bien seul. Dans le rôle titre, Karl Johnson est tout simplement phénoménal.

Moins iconoclaste que son Caravaggio et ses anachronismes qui en appelaient à la complicité du spectateur, Wittgenstein fonctionne également sur un dispositif filmique particulier : aucun décor, les personnages jouent sur un fond noir, la scène se résumant uniquement aux accessoires et mobilier nécessaires à l'action. Ce procédé et le fait qu'on y parle du sens de la philosophie ne doit surtout pas faire craindre un spectacle pesant ou prétentieux, bien au contraire. C'est un film aussi plein d'esprit que de vie.

18 septembre 2017

Le Cinéma de George Cukor VI. 1959-1962

Heller in pink tights (La Diablesse en collant rose), 1959
Un western produit par Carlo Ponti mettant évidemment en vedette la beauté de son épouse d'alors, une Sophia Loren malheureusement teinte en blonde. Le film raconte l'histoire d'une troupe de théâtre itinérante un peu arnaqueuse, menée par un Anthony Quinn qui livre une interprétation magnifique, pleine de douleur et de sensibilité. Car derrière le divertissement élégant, il est aussi question des vrais sentiments que ces gens du spectacle sont souvent contraints de travestir.

Le film est rigoureusement découpé en trois actes. Le premier est mené sur un rythme ébouriffant de pure comédie, présentant la troupe au cours de ses préparatifs pour une représentation dans la ville boueuse de Cheyenne. Richesse des décors, opulence des costumes (signés Edith Head) et des couleurs. Puis on les suit dans leur périlleuse traversée d'un territoire indien — seule partie relevant véritablement western des codes du western — où les situations se font plus graves. Les personnages cessent de jouer la comédie, et sont amenés à payer le prix de leurs mensonges. Puis c'est l'arrivée dans la cité de Bonanza et la tentative de reconstruction de la troupe. Là encore, Cukor trousse des scènes éblouissantes autour des représentations, où la vie et le théâtre se confondent, et où tous les enjeux du film doivent se résoudre : sentiments amoureux, destin professionnel, mis sur le même plan que les règlements de compte des mercenaires. L'idée de rapprocher le film du genre western s'est alors évaporée depuis longtemps, et on pense finalement bien davantage au flamboyant Carrosse d'or de Renoir.




Let's make love (Le Milliardaire), 1960
J'en connaissais déjà les succulentes chansons, Incurably romantic, Let's make love et My heart belongs to daddy, petits bijoux narratifs aux formidables arrangements qui swinguent. Ça a beau être du scope couleurs, Cukor se cantonne modestement à une poignée de décors pour mettre en scène une inoffensive mais délicieuse comedia dell'arte, dans le petit milieu du spectacle qu'il filme avec une vraie volonté de réalisme, du moins en nous épargnant les clichés et la vision glamour et factice souvent prisée à Hollywood. On assiste à des répétitions qui sentent la sueur et l'abnégation, mais aussi la passion, au sein d'un petit théâtre off Broadway un peu miteux, où chaque maillon de la chaîne a son importance, des techniciens, au metteur en scène, en passant par le directeur de troupe ou l'attaché de presse. Les numéros musicaux peuvent ainsi être exécutés directement sur scène, et le fait de nous les montrer plus ou moins à l'état de répétitions (sans les costumes et avec passage à la cantine) ajoute encore à l'authenticité. Et quel régal de voir se succéder dans leur propre rôle les trois superstars appelées à servir de coach au milliardaire (je ne les citerai pas pour garder la surprise à ceux qui n'auraient pas vu le film) !

On est dans du comique de quiproquo relativement classique mais sûrement efficace. Le protagoniste est contraint de jouer un rôle, sauf qu'ici se rajoute un double effet miroir puisque le masque porté par Montand lui permet finalement d'être vu pour ce qu'il est réellement et non pas pour l'image qu'il renvoyait notamment via les médias. Et, évidemment, ça fonctionne d'autant mieux que ça passe par le regard pur de Marilyn. Elle a beau être castée ici sans vraie prise de risque, dans un rôle complètement identique à celui qu'elle a dans ses deux films avec Wilder (Amanda Dell = Sugar Kane, l'ingénue enfant de la balle au charme naturel), elle est parfaite et merveilleusement mise en valeur, tant dans le registre dramatique que dans les numéros musicaux où, entre sa voix inimitable et les chorés très hot, il est difficile de ne pas craquer. D'ailleurs, quelle audace dans les sujets des chansons, pour un film de studio produit en ce début des 60's (le titre VO est sans aucun double sens) ! Je ne connaissais pas Frankie Vaughn, mais l'ai trouvé lui aussi d'une épatante présence, en plus de se montrer formidable crooner.

Certes, l'ensemble est loin d'être parfait, l'évolution des personnages n'étant pas très convaincante : si on comprend pourquoi Montand s'acharne sur Monroe, on a un peu de plus de mal à saisir pourquoi cette dernière devrait succomber alors que pendant la majeure partie du film elle semble davantage émue par le personnage de Frankie, qu'on nous rend très touchant. Et puis je ne peux m'empêcher de ressentir un peu de frustration compte tenu des promesses d'une telle affiche. C'est déjà assez gonflé de choisir Montand pour un rôle d'apprenti showman sans talent, le problème est qu'on assistera jamais vraiment à son apothéose. On se contente alors de 2-3 chansons qu'on lui laisse à peine le temps de fredonner, et d'une micro-séquence fantasmée où les quelques pas qu'il esquisse sont encore plus frustrants par ce qu'ils laissaient espérer. De ce point de vue-là, c'est presque une erreur de casting (même s'il est très bon).




Something's got to give (Quelque chose doit craquer), 1962
Ayant toujours sa poule aux œufs d'or sous contrat, la Fox trouve judicieux d'associer à nouveau Monroe et Cukor pour une autre comédie d'inspiration théâtrale, tant le scénario semble reposer sur le goût des quiproquos et les situations vaudevillesques. Le casting est complété par Dean Martin et Cyd Charisse, et tout semble réuni pour aboutir à un succès, la presse et les paparazzi se chargeant d'assurer une publicité gratuite, au détriment de la vie privée d'une Marilyn objet de toutes les rumeurs. En effet, très vite le tournage tourne au cauchemar pour Cukor et son équipe, l'actrice apparaissant plus fragilisée que jamais par sa dépendance aux drogues, et multipliant les absentéismes. Le réalisateur met laborieusement en boîte ses scènes pendant les quelques minutes où elle se montre suffisamment d'attaque... jusqu'à ce que la Fox prenne prétexte de ces difficultés pour virer sa star d'un projet auquel elle ne croit plus. Le studio n'aura pas le temps de revenir sur sa décision, Marilyn sera retrouvée morte chez elle quelques semaines plus tard, âgée de 36 ans.

La carrière de l'actrice se sera donc officiellement achevée sur le somptueux The Misfits, vrai film-testament qu'elle avait tourné juste avant sous la direction de John Huston. Et Something's got to give demeure inachevé. En 2001, un documentaire sur le film proposait une reconstitution de la trentaine de minutes exploitable tournée par Cukor. Impossible de dire si on a perdu là un grand film, et on se contentera de rêver devant les beaux plans de la scène du bain de minuit, qui promettaient d'entrer dans l'Histoire du 7e art au même titre que le courant d'air du métro sous la robe de Marilyn dans Sept ans de réflexion.



DOSSIER GEORGE CUKOR : 
VII. Filmographie 1964-1972 (prochainement...)

13 septembre 2017

Deux récits russes

Mikhaïl Boulgakov, Écrits autobiographiques, 1921-1934
En même temps que je réalisai au bout de quelques pages que je l'avais déjà lu, j'ai compris pourquoi je n'en avais aucun souvenir. Les textes réunis ici sont certainement intéressants à titre documentaire, brossant en creux le portrait d'un auteur progressivement réduit au silence dans un État devenu totalitaire. Mais ils me sont apparus tellement liés au contexte de leur rédaction qu'ils en devenaient difficiles d'approche. Pour preuve, cette édition est truffée de notes qui expliquent qui sont les personnalités évoqués, les faits cités, et décrypte l'origine de certaines allusions.

Bref, ça a un peu perdu de sa force et de son sens pour le lecteur contemporain que je suis, même si j'ai apprécié d'avoir pu piocher ici et là quelques éléments de compréhension supplémentaires sur la personnalité et le destin vraiment pathétique de cet auteur génial qu'était Boulgakov. Sachant que, de La Garde blanche au Maître et Marguerite, ses œuvres de fiction sont plus qu'empreintes d'une inspiration autobiographique, et que c'est sans doute là aussi que réside leur force.





Nina Berberova, Le Cap des tempêtes, 1950
Publication posthume, ce récit est servi par une écriture magnifique, délicate et quêtant la grâce. L'histoire de trois demi-sœurs russes, Dacha, Zaï et Sonia qui se retrouvent toutes à vivre ensemble à Paris avec leur père et l'une des mères, au moment où chacune s'inquiète de son entrée dans l'âge adulte. Ça démarre dans la Russie de 1917 et ça s'achève dans le Paris de 1939. Les événements historico-politiques pèsent sur ces destins tout en demeurant en arrière-plan, tel le pressentiment d'une catastrophe qui rendra bientôt caduques les valeurs du passé. Donnant l'illusion d'une absence d'intrigue, la romancière nous plonge littéralement dans la tête de ses héroïnes. Et c'est véritablement là qu'elle déroule les paysages de la pensée. Chaque sœur a son histoire personnelle, se montrant soucieuse de ne pas se laisser déterminer par ses précédentes expériences. Pour trouver un sens à son existence, elles tentent ainsi de se fabriquer leur propre avenir avant de finalement constater tragiquement que la lutte avec soi-même est vaine. 

Il est question ici de miracle, d'amour et de poésie, de désir et d'harmonie avec le monde. C'est vraiment un texte beau et étonnant. Étonnant parce que Berberova nous balade dans un monde à la fois familier et inconnu qui peut en cela nous apprendre des choses sur nous-même. Les pages de dialogues et de monologues sont à ce titre d'une intelligence rare, parfois difficiles devant la nature de ces réflexions franchement métaphysiques, mais personnellement la magie a opéré et ça m'a beaucoup parlé.

11 septembre 2017

Le Cinéma de Peter Weir IV. 2003-2010

Master and commander : the far side of the world, 2003
L'affiche et la bande annonce m'avaient fait me détourner complétement du film à sa sortie. Il aura fallu une inattendue pleine page enthousiaste du Monde pour exciter ma curiosité et me pousser finalement à aller le voir avant qu'il ne quitte les écrans. Grand bien m'en prit. Weir livrait ici incontestablement un film grand et beau, simple et profond, pouvant être abordé sous de nombreux angles. Bénéficiant d'un budget de superproduction, rien que sur le plan de la reconstitution et du réalisme sans complaisance, c'est une réussite. On sent que le réalisateur est parfaitement conscient du moindre de ses effets de mise en scène et sait superbement en jouer. 

Dès sa magistrale ouverture, sans musique, toute en fausse tranquilité nocturne, on se sent projeté dans ce monde de bois et de corde qu'est la navigation en haute mer. Puis, plus tard, la façon dont il nous fait débarquer sur les Galapagos, la caméra d'abord penchée sur Paul Bettany qui s'éveille sur son brancard, tandis que le réalisateur nous apaise en laissant une nouvelle fois une grande place à la musique classique. Le docteur ouvre les yeux et se rend alors compte qu'on le transporte sur cette terre qu'il ne pensait pas fouler. De même lorsqu'il attrape son spécimen de scarabé volant : sa main s'ouvre en gros plan, et la mise au point passe soudain de l'insecte à l'Acheron qui déboule dans la baie, l'achèvement de sa quête scientifique se superposant aux nécessités de la mission militaire. Le film repose beaucoup sur l'énergie du duo Bettany/Crowe. Chacun suit son obsession en parallèle, avant de se rendre compte que les deux sont liées, et qu'elles se nourissent (ainsi le phasme ramené des Galapagos inspirera directement sa dernière ruse au Capitaine).

Ce que j'ai trouvé vraiment intéressant, et dont je ne m'étais pas rendu compte tout de suite, c'est ce choix de faire de Crowe un personnage qui, malgré son statut de héros respecté par son équipage, multiplie erreurs et mauvais choix du début à la fin, sans pour autant perdre son prestige auprès du spectateur, ni être ridiculisé pour autant. Bien que portées avec panache, ses idées débouchent toujours sur un échec, ou une volte-face, et ce jusqu'au final où se fait une dernière fois damer le pion avant de repartir. Malgré son caractère plutôt dramatique, le récit fonctionne donc sur une mécanique finalement assez ludique. C'est une poursuite faite de coups de bluffs, et qui pourrait se poursuivre indéfiniment (et elle ne s'achève d'ailleurs pas avec le générique de fin). C'est en situant ainsi son récit sur un plan quasi abstrait que Weir lui donne toute sa grandeur, et fait atteindre à ce nouveau chef-d'œuvre une dimension cosmique.




The Way back (Les Chemins de la liberté), 2010
Après la magistrale réussite de Master and commander, quelle tristesse de constater qu'il aura fallu 7 ans à Weir pour faire aboutir son film suivant. Et sa filmo n'a pas bougé depuis, le réalisateur semblant rejoindre ainsi la trop longue liste des grands noms du cinéma qui peinent aujourd'hui à financer leurs films (Boorman, De Palma), quand ils n'échouent pas dans d'obscures coproductions internationales... J'ai donc découvert tardivement ce The Way back. Rayon reproches, j'ai regretté que le suspense soit éventé dès l'ouverture, avec cette mention qui au lieu de se contenter de nous informer qu'il s'agit d'une histoire vraie annonce déjà le nombre de survivants. Il faudra également accepter cette convention de l'anglais imposé, qui peut se justifier pour faire dialoguer les différentes nationalités forcées de cohabiter dans le film. Les personnages secondaires auraient sans doute gagnés à être plus longuement introduits, on ne fait véritablement connaissance avec eux qu'au cours du périple, et je soupçonne pas mal de scènes du goulag coupées. Et surtout l'épilogue est tiédasse alors qu'on aurait du sortir bouleversé. 

Et pourtant impossible pour moi de me montrer trop sévère. J'ai beaucoup apprécié la sobriété du traitement, Weir livrant finalement ici un projet relativement risqué et plutôt antihollywoodien par ses parti-pris. C'est un film de survie sans péripéties artificielles, où l'ennemi est incarné par l'environnement, qu'il soit visible (une Nature pas faite pour l'homme) ou invisible (un système politique de répression qui les encercle). On suit donc une poignée d'hommes qui vont devoir arracher leur liberté par la force de leur volonté, lancés dans une quête presque absurde au vu des distances à parcourir. Et le résultat à l'écran est loin de n'être qu'une succession de plans de types qui crapahutent, le scénario faisant preuve de suffisamment de finesse pour éviter l'impression de répétition, apportant son lot d'idées et de développement à chaque scène. De même, les personnages font preuve d'une bienveillance qui nous fait échapper aux clichés de la caractérisation qu'on trouve trop souvent dans ce genre de films. Colin Farrell est à fond, et son jeu très animal continue de me fasciner. Je connaissais pas Jim Sturgess, et derrière sa gueule de minet j'ai trouvé qu'il assurait une belle prestance. Et ça me fait personnellement toujours plaisir de retrouver Ed Harris, acteur de grande classe, toujours impliqué — et de la troupe c'est sans doute lui qui parviendra à instiller le plus d'émotion. Et il y a aussi ce très beau rôle de Saoirse Ronan, qui échappe là encore au convenu du personnage féminin. Weir donne la formidable impression d'abolir la distinction entre l'acteur et son personnage, plongés tous deux dans les mêmes épreuves, forcé d'affronter les éléments. J'ai ainsi vraiment partagé la douleur tant physique que morale qui est la leur, et été franchement touché par la tristesse latente qui plane sur toute cette histoire.

On comprend bien ce qui a pu intéresser le cinéaste dans cette récit, et je veux bien croire qu'il offre là un travail de reconstitution rigoureux (quand bien même les paysages où le film a été tourné ne sont pas tous ceux de l'action). Il n'est cependant pas question ici de susciter une quelconque fascination ou une idée d'osmose entre l'homme et la Nature. En dehors de quelques séquences, souvent joliment soutenues par la musique, les personnages doivent s'adapter aux éléments pour survivre, chaque étape de leur périple, chaque changement de paysage incarnant un nouveau défi qui met leurs ressources (et leur solidarité) à l'épreuve. L'embêtant, c'est que face à ce spectacle, je ne pouvais m'empêcher de penser au travail visuel de The Revenant, qui me semble avoir désormais imposé un nouveau jalon dans la façon de montrer précisément la toutepuissance de la Nature, et les plans de Weir n'ont pas même suscité l'admiration que j'avais au moins pu avoir sur Master and commander ou Gallipoli. Etonnant d'ailleurs qu'il ne montre rien de la traversée de l'Himalaya, alors que cette perspective se présentait comme le climax logique. Bref, un film certainement pas parfait, mais sortant suffisamment des sentiers battus pour se voir défendu.



DOSSIER PETER WEIR :

8 septembre 2017

Breaking bad, 2008-2013

Breaking bad, 2008-2013
Une série créée par Vince Gilligan
5 saisons de 62 épisodes
Avec : Bryan Cranston, Aaron Paul, Anna Gun, Dean Norris, Betsy Brandt, Giancarlo Esposito, Bob Odenkirk...


Dans sa construction, ses audaces et son sens diabolique du suspense, je considère tout simplement le premier épisode comme un des plus fabuleux pilotes jamais tournés. Son ouverture rentre-dedans, son rythme et ses rebondissements en font un époustouflant morceau de cinéma. S'enchaîne ensuite une première saison formidablement prenante, offrant ainsi à ses interprètes l'occasion de véritables performances. Trouvant là le rôle de sa vie, Bryan Cranston est assurément grandiose, jouant de façon complexe la duplicité, sans jamais que soit appuyé le caractère pathétique de son personnage, et sachant soudainement faire émerger d'insoupçonnées ressources. Et il est franchement bien entouré. Le soin accordé au casting sur cette série se maintiendra d'ailleurs jusqu'aux derniers épisodes, contribuant à d'inoubliables compositions. En beauf nounours et bourrin, Dean Norris est ainsi parfait, tandis qu'Aaron Paul se révèle incroyablement attachant et mériterait aujourd'hui d'avoir une carrière digne de son talent. Et je ne parle même pas du jeu glaçant de Giancarlo Esposito.


La morale est écharpée de tous côtés, on plonge vraiment dans un milieu atroce, et si tout ça est malgré tout rendu un peu supportable c'est grâce à la capacité des auteurs d'y instiller un humour salutaire, quand bien même souvent grinçant. On est donc souvent horrifié mais avec une sorte de sourire de pervers en coin de bouche. L'équilibre et la cohérence sont atteints parce qu'on nous a laissé le temps pour nous familiariser avec tout ce petit monde, dépeint avec ses faiblesses et ses talents. Le parcours douloureux des personnages se poursuit dans les saisons suivantes avec une irrépressible tendance à enchaîner les coups de poisse. Le crime ne paie décidément pas, et la démonstration se fait avec autant de cynisme (de cruauté) que de sensibilité (de vérité).

On devine en effet une volonté de crédibilité de la part des auteurs concernant toutes les questions pratiques, triviales et logistiques liées à ce qui ne se distingue finalement pas tant que ça d'autres formes de business, légales celles-ci. Les personnages ont beau se débattre pour faire reculer l'inéluctable, le spectateur observe ça comme des efforts pitoyables qui ne font que les rapprocher de l'impasse fatale. Chaque saison remporte le pari de faire durer le suspense, notamment en recourrant à des prologues mystérieux, telles les pièces d'un puzzle en désordre dont on devra attendre le final pour reconstituer le tableau, nous laissant dans l'intervalle faire mille paris. Et le cadre pittoresque mais pas du tout enjolivé du Nouveau Mexique participe encore à une profonde fascination.


Par sa façon de déjouer les attentes, de passer du drame à la comédie, à mélanger le sordide le plus total à des situations vaudevillesques irrésistibles, le spectacle en devient parfois délicieusement éprouvant. On passe en particulier toute la cinquième et dernière saison à être vraiment violenté, qui boucle donc l'incroyable destin de ce Mr. White, qu'on a découvert en Mr Tout-le-monde et qui s'est transformé sous nos yeux en terrifiant baron de la drogue. Le sac de nœud dont il n'aura finalement jamais su se défaire depuis le début se dénoue dans des épisodes aussi pénibles que tristes. Le protagoniste semble définitivement basculer du côté obscur, son machiavélisme accuse des ratés et on n'a plus du tout envie de le suivre. On assiste alors à une véritable apocalypse, aucun des personnages n'en sortant indemne, leur âme se voyant dénudée jusqu'à l'os. L'ironie et le grotesque qui arrivaient encore à éclairer certains moments difficiles ont pratiquement disparu, et les auteurs n'y auront pas été de main-morte (le genre d'émotion que pouvait par exemple aussi procurer une série comme The Shield). Et toujours ce sens du suspense, cette capacité à mettre en branle toute une série d'événements liés les uns aux autres et dont les conséquences demeurent imprévisibles.


Bref, Breaking bad s'impose comme une des plus grandes réussites du genre produites ces dernières années, au point où on pouvait légitimement s'interroger sur le devenir des acteurs et du showrunner Vince Gilligan pour parvenir à dépasser ça. Réponse à suivre avec la chronique du génial spin-off Better call Saul...