16 juillet 2017

Pour l'été : 3 romans de S.F. américains

A.E. Van Vogt, Le Monde des Ā, 1945
Homologué grand classique de la littérature SF. Pourtant, je dois reconnaître que ça m'a gentiment gavé. Ça commençait plutôt bien et sobrement. Mais cette histoire de mystérieux complot politique à l'échelle galactique prend des allures de feuilleton pulp sans logique et laborieux à suivre, à base de trahisons et de personnages jouant un quadruple-jeux. Je veux bien accepter que le texte relève précisément de l'écriture serial, avec chapitres prépubliés en magazine. Mais ça aboutit à une avalanche de rebondissements vite lassante, et à l'impression d'une narration improvisée. C'est évidemment tellement exagéré qu'on se dit que c'est une volonté de l'auteur pour nous faire partager les angoisses de son protagoniste, un amnésique qui ne cesse de se faire manipuler mais qui s'obstine quand même à essayer de jouer le premier rôle.

Faisant vieillir prématurément son récit, Van Vogt fait l'erreur de s'attarder un peu trop sur les aspects technologiques de son univers futuriste, et c'en est presque charmant : les machines ont encore besoin d'être gigantesques pour justifier leur puissance, elles fonctionnent avec des grosses ampoules et pour téléphoner les personnages doivent encore passer par des standardistes. L'élément le plus intéressant du bouquin est dans l'exploitation de cette philosophie fondée sur un système de pensée non-aristotélicien et non-newtonien. Mais sa démonstration dans le roman est rendu vraiment trop indigeste à mon goût. On est loin de la façon lumineuse dont Frank Herbert pouvait décrire la maîtrise de la conscience intérieure dans son cycle de DuneJ'avoue donc que, exactement comme avec Michael Moorcock, ce premier volet d'une fresque plus vaste ne m'a pas donné l'envie de pousser plus loin ma découverte de cet auteur canadien réputé.




Ken Grimwood, Replay, 1986
Je ne connaissais ni l'auteur ni le bouquin, lauréat du World fantasy award en 1988. Plus que le pitch génial d'Abattoir 5 de Vonnegut, le roman annonce celui du film Un jour sans fin et du manga All you need is kill (lui-même adapté au cinéma avec Edge of tomorrow) : sans jamais que le phénomène ne soit expliqué, le narrateur se retrouve soudainement contraint de vivre et revivre les mêmes années de son existence, entre 18 et 45 ans. Il meurt en effet invariablement au même âge, et repart alors en arrière, tout en conservant sa mémoire et donc sa pleine faculté d'agir, et de réorienter son existence. C'est l'occasion pour lui de tenter de nouveaux choix, d'exploiter sa connaissance d'un futur déjà vécu, sans pour autant être certain de maîtriser son présent.

Le style est efficace à défaut d'être remarquable, et si l'on peut craindre au début que son passionnant concept peine à tenir la distance, Grimwood parvient avec beaucoup de bonheur à tirer tous les fils possibles de son postulat, exprimant les états d'âme successifs de son héros. Et progressivement, passé le vertige des premiers replays et leurs enseignements parfois comiques, le ton se fait de plus en plus mélancolique et ça devient très touchant. J'ai donc beaucoup aimé, et sur ce sujet de la vie à choix multiples, je ne lui vois pas de concurrent. Je recommande.




Isaac Asimov, Prélude à Fondation, 1988
Un peu décevant. Ça se lit sans trop de passion, la faute à une écriture plutôt académique (ou à la traduction ?), une intrigue peu crédible, et des personnages au comportement parfois artificiel, là où j'espérais l'œuvre d'un grand écrivain au crépuscule de sa vie, en pleine possession de ses moyens, et qui devait sans doute avoir de bonnes raisons d'enrichir sa saga avec ce volet. Je n'ai pas lu le cycle de Fondation, mais je crois que le personnage mis ici en scène, Hari Seldon, y joue un rôle capital. On le voit dans ses années de jeunesse, en train de concevoir ce qu'il appelle la "psychohistoire", une forme de prédiction de l'avenir par les mathématiques. Pour ce faire, il se balade sur les différents pays de la planète Trantor, capitale de l'Empire galactique. Chaque nouvelle étape voit la rencontre de nouveaux personnages qui, dès qu'ils ouvrent la bouche, semblent s'exprimer comme des guides touristiques. Heureusement, l'ambiance générale est plutôt sympathique, et la conclusion est très belle.

Le roman est à coup sûr plein d'allusions perceptibles rétrospectivement uniquement par ceux qui ont d'abord lu le reste du cycle, Prélude étant paradoxalement l'avant-dernier texte du cycle écrit. Dans son avant-propos, Asimov replace dans l'ordre chronologique tous ses textes sur les robots, l'Empire galactique et la Fondation (ceux-ci étant situés le plus tard dans l'Histoire. Et il précise que les livres n'ont « pas été rédigés dans l'ordre suivant lequel il conviendrait (peut-être) de les lire. » Ma lecture du Prélude ne m'a pas particulièrement enthousiasmé, mais je ne tire pas complètement un trait sur la découverte des autres romans du cycle. Un jour peut-être.

12 juillet 2017

Le Cinéma de George Cukor IV. 1947-1952

A double life (Othello), 1947
Film étrange, déjouant un peu les catégories (film noir, film fantastique) tout en étant purement "cukorien". Le postulat rappelle d'une certaine façon celui des Mains d'Orlac, et Cukor réussit en même temps à traiter avec réalisme de la création artistique, offrant des portraits d'acteurs, d'imprésario et d'attaché de presse qui vont tous à leur façon contribuer au drame. C'est une vision finalement terrifiante du monde du spectacle, de ce qui peut arriver lorsqu'on se voue trop viscéralement à son art. Le réalisateur nous invite ainsi à observer comment un acteur se voit contaminé par son rôle d'Othello, la pièce servant de catalyseur à ses angoisses latentes. Cukor avait déjà transposé Shakespeare à l'écran (Romeo et Juliette, 1936, avec Leslie Howard et Norma Shearer). Ici, les personnages nous annoncent d'entrée de jeu que le héros n'ignore rien des risques qu'il court à accepter la pièce et le rôle, et le récit ne va finalement rien faire d'autre que de dérouler ainsi les fils d'une tragédie annoncée. Et c'est dans le traitement que ça devient intéressant. 

Tourné pour le "petit" studio Universal, le film est relativement étonnant de la part de Cukor pour ses changements de style. Les scènes d'intérieur (appartements, théâtre) sont plutôt conventionnelles dans leur éclairage ou leur mise en scène, le réalisateur se contentant parfois d'un seul long plan où les acteurs se promènent en lachant leurs répliques. Dès que ça s'aère dans la ville et la nuit, et que le protagoniste "entre" dans son personnage, la photographie de Milton Krasner gagne en personnalité et devient quasiment expressionniste, multipliant les effets visuels (surimpressions, jeux sur les reflets), mais aussi sonores en nous faisant partager la subjectivité du héros. Cukor s'efforce ainsi de recréer l'état de transe qui saisit le comédien. Au centre de ces dispositifs plutôt sophistiqués, Ronald Colman porte le film, et il sera auréolé de l'Oscar du meilleur acteur cette année-là. Vue aujourd'hui, on ne sera pas pour autant impressionné par cette performance finalement sans réelle surprise, tandis que la brève mais charismatique présence de Shelley Winters reste, elle, bien plus en tête.

Il aurait été intéressant que le scénario s'aventure à explorer encore d'autres pistes et enrichisse ainsi son propos. La dernière partie où Edmond O'Brien s'improvise détective est sans doute moins convaincante.  Quand elle arrive, la conclusion a beau être attendue, elle ne manque pas de force. Il était évident qu'après son crime, la morale de l'époque voulait que l'acteur récolte son châtiment. À l'écran, ça donne cette scène assez dingue où la vie sur scène se confond fatalement avec la vraie vie, sous les yeux horrifiés d'une actrice qui pendant un temps ne sait plus distinguer le vrai du faux.





Adam's rib (Madame porte la culotte), 1949
Le réalisateur prolonge sa collaboration avec le couple de scénaristes d'A double life, Ruth Gordon et Garson Kanin,  et ça donne cette excellente comédie de mœurs. Pouvait-on seulement rêver d'une meilleure association que celle de Spencer Tracy, Katherine Hepburn — interprètes pleins de finesse et d'intelligence — et de Cukor, pour traiter de la guerre des sexes, à une époque où sans doute ce sujet devait bien titiller les consciences. La cause des femmes a en effet régulièrement été défendue dans son cinéma. Ici la mise en scène fait des merveilles, entre une ouverture tournée dans les rues de New York qui lorgne vers le film noir et quelques plans séquences particulièrement intenses qui mettent vraiment à l'honneur ses interprètes : la déposition de Judy Hollyday, la séance de massage entre Tracy et Hepburn. Entre deux scènes de procès qui les voient en rivalité, on retrouve le couple vedette dans son intimité, et c'est vraiment un régal que d'assister à la complicité des deux acteurs, dont le naturel illumine véritablement l'écran. C'est ce naturel qui permet d'ailleurs à Cukor d'instaurer de vrais moments dramatiques lorsque les époux commencent à se déchirer. On aurait pu trouver ça drôle, mais les effets comiques sont toujours mêlés à quelque chose de plus grave, et c'est vraiment une façon de faire que j'apprécie beaucoup.

Mais finalement, le rire l'emporte quand même, entre répliques savoureuse et gags ouvertement burlesques avec une géniale utilisation du hors champ. Citons également les présences de Tom Ewell et Jean Hagen, assez hilarants. Et puis sortir du film sur une fin aussi audacieuse, ça rend quand même heureux : Hepburn et Tracy sont au lit, convenant finalement que l'homme et la femme sont égaux excepté peut-être une toute petite différence... Tracy attrape alors Hepburn dans ses bras, tire le rideau du lit en criant cette mémorable réplique qui conclut parfaitement le propos : « Vive la différence ! ».






Pat and Mike (Mademoiselle gagne-tout), 1952
Cukor retrouve son couple vedette Tracy/Hepburn (huitième film que cette dernière tourne avec son cinéaste fétiche) pour porter à nouveau à l'écran un scénario du duo Gordon/Kanin. Sauf que même si le sujet a plus ou moins trait à la guerre des sexes, on est ici bien loin du coup de génie et des audaces d'Adam's rib. Ça sent le renouvellement de formule sans risque, jusqu'au titre VF qui cherche à suggérer une continuité, de "Madame" à "Mademoiselle". Les personnages ne dépassent jamais ici vraiment la caricature, échouant par conséquent à faire naître un minimum d'empathie. Le pitch est relativement pauvre, avec une héroïne surdouée en sport qui perd tous ses moyens dès que son fiancé est dans les parages. Et le scénario ne témoigne pas de beaucoup de zèle pour enrichir cette base qui ne va pas donner lieu à beaucoup de variations. 

Si le marivaudage entre Tracy et Hepburn ne manque pas de charme grâce une nouvelle fois à la complicité des interprètes, j'ai connu des répliques plus drôles et ça manque souvent de finesse. Le personnage de boxeur bêta joué par Aldo Ray est lui aussi peu travaillé, et l'irruption dans le récit de mafieux est traité sans aucun sérieux, personnages évacués sans trop de considération, auxquels on ne nous demande donc pas trop de croire. On dira alors que le film vaut surtout pour les performances physiques d'Hepburn, dont les talents au golf et au tennis sont authentiques et qui sont bien mis en valeur tout au long du film. D'autant plus qu'elle concourt manifestement face à de vrais sportifs professionnels de l'époque. Et accessoirement, le petit rôle de Charles Buchinski (pas encore Bronson) en petite frappe a un peu réveillé mon intérêt. Bref, c'est gentiment amusant, mais un peu paresseux, et pour moi loin d'être une comédie mémorable.


DOSSIER GEORGE CUKOR :
V. Filmographie 1954-1957 (prochainement...)

7 juillet 2017

Pour l'été : 3 romans de genre britanniques

Michael Moorcock, Elric des dragons, 1972
Le bouquin et son auteur représentent sans doute un jalon dans l'histoire de la littérature de fantasy. Davantage qu'auprès de l'incontournable Tolkien, on situera plutôt le cycle d'Elric dans la filiation de feuilletonistes pulps comme Edgar Rice Burroughs ou Robert E. Howard. Toujours est-il que, pour le lecteur que je suis aujourd'hui, je suis très loin d'y avoir trouvé mon compte. On est dans du serial sans surprise dont les personnages relèvent de purs archétypes, et où des situations clichesques à peine développées s'enchaînent au profit d'enjeux bateaux (et c'est vraiment le cas de le dire). 

Basique, la narration présente un petit côté fable qui aurait sans doute plus sa place en Folio junior, mais je ne suis même pas sûr que j'y aurais davantage trouvé mon compte gamin. Je veux bien considérer qu'il s'agit d'un premier épisode, et que l'univers et les personnages seulement esquissés ici par Moorcock gagneront en ampleur dans les volumes suivants. Mais à défaut d'avoir trouvé là le minimum d'ambition littéraire que je recherche dans mes lectures, ma curiosité s'est vite éteinte. Bref, Moorcock... c'est fait.





P.D. James, Les Fils de L'homme, 1992
Un roman à part dans l'œuvre de cette romancière spécialisée dans le polar, puisqu'il s'agit d'un récit d'anticipation, franchement dérangeant par son ton impitoyablement désespéré et surtout le peu de cadeaux que l'auteur fait à ses personnages. L'écriture est précise, de l'ordre du constat glaçant, ce qui rend encore plus percutant son postulat apocalyptique. James développe également de très intéressantes réflexions sur le pouvoir politique jusqu'à une conclusion particulièrement ambigüe.

C'est plus qu'un travail d'adaptation qui a été effectué pour le passage au grand écran, avec le splendide film réalisé en 2006 par Alfonso Cuarón. Le roman ne titille en effet pas tout à fait les mêmes enjeux, réduisant les dimensions de son épopée à une lutte entre une poignée de personnages, incluant notamment un gouverneur, dictateur de cette Angleterre du futur, qui va s'impliquer en personne dans la traque du protagoniste. Tandis que le film parvenait, avec un sens de l'immersion du spectateur rarement atteint, à étendre vraiment la portée de son propos sur un plan plus largement universel.




Susanna Clarke, Jonathan Strange & Mr Norrel, 2004
Le prix Hugo est décidément une valeur aussi sûre que le Pulitzer, pouvant sans retenue servir de guide de lecture fiable. Surtout quand il est doublé comme ici d'un autre prix prestigieux, référence dans la littérature fantastique, le prix Locus. Auréolé d'une réputation intimidante qui pourrait le desservir, Jonathan Strange & Mr Norrel est un premier roman extraordinaire, original et surprenant. L'auteur invente et développe toute une mythologie qu'elle introduit dans le paysage si particulier de l'Angleterre de la première moitié du XIXe siècle (la folie du Roi Georges III, Waterloo, Byron en exil...). On y est transporté jusque dans l'écriture qui renvoie vraiment au style des écrivains de cette époque, à la fois élégant et délicieusement ironique. 

C'est amusant tout du long, les personnages principaux sont fouillés avec subtilité, acquérant progressivement une vraie capacité à émouvoir. Ça m'a vraiment tenu en haleine, et c'est un pavé de plus de 1000 pages. Je ne rechignerai pas à l'occasion à replonger dans cette histoire et son atmosphère attachante. Le fait que la forme colle aussi bien au fond m'interroge cependant sur la possibilité pour l'auteur de pouvoir pondre un autre roman aussi enthousiasmant, tant on sent que c'est là un projet qu'elle a porté, façonné et poli patiemment pendant des années. Et on ne s'étonnera donc pas de constater qu'il n'a pour l'instant toujours pas connu de successeur, la bibliographie de l'auteur n'ayant pas bougé depuis.

4 juillet 2017

Le Cinéma de Joe Dante VI. 2005-2006 : du grand au petit écran

Homecoming (Vote ou crève), 2005
Diffusé en décembre 2006 sur la chaîne américaine Showtime, Homecoming est le 6e épisode de la série Masters of horror. Créée par l'auteur-réalisateur Mick Garris, un proche de Stephen King, déjà à l'œuvre sur Amazing stories et Tales from the cryptcette anthologie horrifique se proposait de confier la réalisation de chaque épisode à de grands noms du cinéma fantastique. Aux côtés de John Landis, Dario Argento, John Carpenter, Don Coscarelli, Tobe Hooper ou encore Takashi Miike, on ne s'étonnera donc pas de croiser parmi ces Maîtres de l'horreur Joe Dante (pour lequel Garris avait d'ailleurs tourné en 1981 le making of The Howling).

L'injuste échec tant critique que commercial du pourtant excellent Looney tunes back in action en 2003 a une nouvelle fois éloigné le réalisateur des plateaux hollywoodiens. La télévision est désormais la seule à lui offrir des opportunités de travail. Les contraintes budgétaires de ce type de production ne sont pas un problème pour celui qui fit ses premières armes chez Roger Corman et qui a déjà collaboré à de semblables collections de téléfilms (Picture windows, Rebel highway). Masters of horror possède sa propre économie, et l'on retrouve souvent d'un épisode à l'autre la même équipe technique. Confiés aux artistes de KNB EFX Group d'Howard Berger et Greg Nicotero, aujourd'hui incontournables (Land of the dead, Kill Bill, The Walking dead), les effets spéciaux de maquillage hyperréalistes constituent une des grandes réussites de la série dans son ensemble. L'essentiel du casting de ce Homecoming est assuré par des acteurs de télévision et, en dehors du fidèle Robert Picardo, la troupe d'habitués du cinéaste manque à l'appel. Enfin, en retrouvant au générique le nom du compositeur Hummie Mann (Runaway daughters, The Second civil war), on prend la mesure du temps qu'il faudra avant que l'on puisse retrouver un quelconque équivalent à la si fertile collaboration qui exista entre Dante et Jerry Goldsmith, décédé en 2004.

Porté par une colère sincère vis-à-vis des choix politiques de son pays sous l'ère Bush Jr. et l'après 11 septembre, le réalisateur profite de la permissivité de la chaîne câblée pour livrer une œuvre incontestablement personnelle, d'une incroyable richesse et d'une audace époustouflante, remarquablement rythmée malgré la concision imposée par sa durée, s'offrant même le luxe de construire son récit en flashback après une ouverture choc redoutablement efficace. Génialement inspiré par une nouvelle de Dale Bailey, le scénariste Sam Hamm (Batman returns) parvient à subvertir la commande en abordant de front l'actualité politique la plus brûlante, dénonçant avec une rage non masquée les mensonges du président et de son administration, les atteintes aux libertés civiques qui ont entaché son mandat et l'interventionnisme controversé en Irak. Choix significatif, la figure du président des États-Unis est absente de ce petit théâtre, Hamm préférant judicieusement circonscrire la scène autour de ceux qui tirent réellement les ficelles.

David Murch, le protagoniste, est un conseiller en communication dont le discours plein d'hypocrisie et politicien au possible va, par on ne sait quel miracle, être pris au pied de la lettre. En réponse à la détresse réelle d'une mère de famille éplorée, il va publiquement souhaiter que tous les fils disparus de l'Amérique puisse revenir à la vie. Comme un mensonge de trop, telle la goutte d'eau qui fait déborder le vase, sa parole va littéralement faire ressusciter les milliers de soldats morts dans une guerre qui n'est pas nommée mais qu'on devine sans effort. C'est comme si la télévision, prise en flagrant délit de mensonge, était soudainement mise face à ses propres responsabilités, redécouvrait le poids réel des mots. Que se passerait-il si, pour une fois, le baratin diffusé chaque jour sur les antennes prêtait enfin à conséquence ? On retrouve ici cette réflexion sur le sens et la toute-puissance des images qui est au cœur du cinéma de Joe Dante, de Gremlins à Small soldiers, en passant par Explorers. Murch lui-même a bâti sans le savoir son système de pensée sur un mensonge, s'appuyant sur un passé familial qu'il croit glorieux et qui s'avérera être une fiction de plus.

Cette idée de faire revenir les soldats morts au front est brillante et magnifiquement exploitée. Et là où Dante fait très fort, c'est en s'affranchissant assez vite des obligations du film d'horreur pour aller au bout de la satire (le personnage de Robert Picardo s'étonnera ainsi que les zombies n'aient même pas le réflexe d'aller dévorer des cerveaux). Contrairement aux clichés, ces morts-vivants souhaitent "simplement" accomplir leur devoir de citoyen et voter contre le pouvoir en place, réclamant le droit à une parole dont on les a privés. Et ils sont nombreux. Constatant que la situation risque de leur échapper, les autorités ne vont cesser de revoir leur stratégie pour maîtriser le phénomène. Considérés comme dissidents, les revenants sont enfermés dans des camps, subissent d'humiliantes expériences scientifiques et se voient définitivement nier leur statut de héros morts pour la patrie, réduits à l'état de viande qui ne suscite plus ni respect, ni compassion. L'armée, toujours soucieuse du moindre profit, envisage d'en faire de super-soldats, invincibles et immortels. Sam Hamm fustige ainsi le peu de considération des classes dirigeantes pour le vote des électeurs, puisque tout est joué d'avance, tout est mis en scène par des médias glaçants de cynisme. L'allusion aux présidentielles de 2000 avec le dépouillement contesté des bureaux de vote en Floride est transparente. Hamm reprend également à son compte l'idée déjà développé dans Dr Folamour du sexe qui mène le monde, illustrant les relations de pouvoir entre la politique et la presse. C'est ainsi qu'on verra notre conseiller s'adonner à de troublants jeux sadomasochistes avec ce surprenant personnage de journaliste arriviste (dont la plaque minéralogique porte l'inscription "BSH-BABE").

Au beau milieu de cette farce où l'hilarité est souvent de mise, il arrive cependant que le rire soit jaune. Ainsi l'étonnante scène du jeune mort-vivant accueilli et hébergé un soir de pluie par un couple de restaurateurs. La situation est éminemment absurde et pourtant cette brève parenthèse se révèle profondément touchante. Car derrière la figure du zombie, il y a une vie gâchée pour une cause injuste, et la frontière entre l'allégorie et la réalité apparaît alors bien ténue. Dante parvient à une tonalité peu évidente, subtile, dérangeante et pourtant pleine de pudeur. Les scènes au bureau de vote proposent le même type d'incongruité. Des zombies déposent leur bulletin dans l'urne. Ce pourrait être drôle, mais la mort qui suit cet acte citoyen, comme l'ultime effort après lequel on meurt d'épuisement et l'on repose enfin en paix, a quelque chose de pathétique. Finalement, aussi bien vivants que morts, ces hommes sont aussi peu considérés par les autorités, ce qui ne peut que nous indigner.

Derrière ce jeu franchement jubilatoire avec les codes d'un genre, Homecoming est donc bien un virulent pamphlet, qui ne cherche pas à faire de leçon mais à dénoncer par l'absurde une situation bien réelle. En cela, il mérite d'être rapproché du cinéma politique de George Romero et de ses zombies représentant la mauvaise conscience et les errements de nos sociétés modernes. La scène du cimetière est d'ailleurs un écho évident à Night of the living dead (et l'on s'amuse à repérer sur les tombes les noms gravés de Romero, Jacques Tourneur et Jean Yarbrough). 

Face à la frénésie des vivants préoccupés par un possible basculement de l'opinion publique, la lenteur tranquille des zombies aide à poser le rythme et à suggérer peut-être une véritable réflexion chez le spectateur qui ne serait venu là que pour les frissons et le divertissement. Homecoming assume incontestablement cette part du programme, mais il s'en dégage aussi une vraie amertume qui l'inscrit bien dans la lignée du magistral The Second civil war et de ses ruptures de ton désarmantes. Il est d'ailleurs intéressant de constater que si la satire sociale et politique a toujours été présente chez Dante, son propos semble se radicaliser depuis la fin des années 90. Sur ce terrain-là, The Second civil war et Homecoming forment un diptyque passionnant et intelligent qui prouve l'incontestable santé d'un cinéaste revenu des illusions qui pouvaient encore lui rester et qui n'a plus rien à perdre.




The Screwfly solution (La Guerre des sexes), 2006
Pour ce second épisode réalisé pour la 2e (et dernière à ce jour) saison de la série Masters of horrors, Dante et son scénariste Sam Hamm se révèlent une nouvelle fois incroyablement inspirés. La mise en place est encore une fois aussi efficace que terrifiante, établissant son postulat apocalyptique dès la scène d'ouverture avec cette vision anodine d'une american way of life typique et rassurante qui révèle brusquement une atroce réalité. Par cette approche et par sa progression sournoise, j'y ai trouvé pas mal de points communs avec The Happening de Shyamalan, évidemment avec cette idée d'une sorte de modification hormonale qui bouleverse l'équilibre d'une espèce. Et pour moi ce moyen-métrage aurait clairement pu donner lieu à un long-métrage d'anticipation qui aurait parfaitement sa place dans la tendance pessimiste actuelle du cinéma de genre. 

Le film est surtout passionnant dans sa première partie, nous faisant prendre conscience de toutes les conséquences du problème et donnant lieu à plein de scénettes d'autant plus horribles que le décalage avec la réalité n'est pas si excessif que ça. Dante et Hamm ne font qu'extrapoler à partir d'une authentique et triste réalité sociale, faite de machisme, violence conjugale, et guerre des sexes larvée. Pas besoin de brandir l'intégrisme religieux, ici évoqué, puisque ces horreurs-là se passent aussi aux États-unis. Le récit se circonscrit dans une seconde partie à la survie de l'héroïne. Peut-être la dernière femme sur Terre ? qui nous renverrait cette fois à un épisode de The Twilight zone. La pseudo-explication finale était sans doute dispensable, apportant une réponse un peu trop prosaïque aux dernières interrogations. 

Dénué d'humour et de second degré, et plutôt bien rythmé par rapports à la plupart des autres épisodes de cette anthologie trop souvent contraints de meubler, le film maintient un suspense bien tendu tout du long. Il bénéficie d'excellents dialogues et d'une très bonne interprétation (c'est toujours un plaisir de recroiser Elliot Gould) qui aident à faire passer la pilule de son postulat, tandis que la mise en scène de Dante s'efface totalement derrière son sujet, fonctionnelle à défaut d'être personnelle, ce qui ne saurait lui être reproché, même si on regrettera de n'y voir aucun de ses habituelles références de cinéphile. Bref, un brillant brûlot féministe.



DOSSIER JOE DANTE :
V. Le Retour perdant 1994-2003
VII. Le Trou noir 2009-2014 (prochainement...)

1 juillet 2017

Histoire permanente du cinéma français 1989-1994

La Révolution française, Robert Enrico & Richard T. Heffron, 1989
Il s'agit de l'ambitieux diptyque produit pour le bicentenaire de la Révolution française, un anniversaire fastueusement célébré cette année 1989, entre défilé et débats d'historiens. Les spectateurs, dont je fus, virent donc arriver sur les écrans la première partie, Les Années lumière, réalisée par Robert Enrico (Ho !Le Vieux fusil, Les Aventuriers), bientôt suivie de la seconde, Les Années terribles, mise en scène par l'américain Richard T. Heffron, professionnel plutôt rompu au travaux télévisuels (les mini-séries V, North & South). Dans mon souvenir, je préférais cette seconde époque à la première, parce que plus sombre, et qui, par la succession d'événements souvent horribles qui s'y voyaient représentés — massacres de prisonniers, morts successives des principaux artisans de la Révolution — finissait par relever de la tragédie. Construite sur un rythme moins précipité, la première partie avait la tâche plus ingrate de l'exposition.

C'est un film qui a surtout représenté pour moi la meilleure illustration de cette période historique. Et aujourd'hui encore, quand je pense à Camille Desmoulins, je vois François Cluzet haranguant la foule dans les jardins du Palais royal. Quand je pense à Louis XVI, je vois la figure pouponne de Jean-François Balmer. Quand je pense à l'arrestation de Robespierre, je revois la scène du film. Je n'ai toujours pas vu le Danton de Wajda incarné par Depardieu, et le personnage conserve donc pour moi la prestance de Klaus Maria Brandauer. Et on y croise encore le néozélandais Sam Neill en La Fayette, tandis que Christopher Lee est idéal en Sanson le bourreau de la place de la Révolution. En revoyant  le film, c'est finalement l'interprétation toute en finesse et sur la réserve d'Andrzej Seweryn en Robespierre qui m'aura impressionné. Ce casting international n'a rien d'indigeste ou de complaisant. Les personnages existent et aucun comédien ne cherche à tirer la couverture à lui, servant avant tout son rôle le temps de ses scènes. Par l'ampleur des événements qu'elle cherche à embrasser, cette fresque échappe à la seule illustration scolaire, et on peut sans problème la considérer comme l'un des meilleurs films sur cette période (parmi lesquels j'inclurais également L'Anglaise et le Duc de Rohmer). Les grands faits marquants sont reconstitués, s'inspirant à l'occasion des images emblématiques qui ont marqué l'imaginaire collectif (Le Serment du jeu de Paume et La Mort de Marat, tels qu'immortalisés par le peintre David).




Toto le héros, Jaco Van Dormael, 1991
Un film qui m'avait bien impressionné à l'époque, par  l'originalité de son histoire, son sens du romanesque, la fantaisie permise par une narration qui assume pleinement sa subjectivité, portée par la voix envoûtante de Michel Bouquet. L'enfance y est montrée à la fois sous l'angle de l'imaginaire et de la perversité. Le film est ainsi empreint de magie où tout semble possible, mais aussi d'une profonde tristesse et d'un sentiment de rancœur qui se répand sur le récit tel un poison lent. Et la façon dont Van Dormael joue à imbriquer le passé dans le présent, avec des raccords toujours inventifs et surprenants, me laisse admiratif. 

Visuellement plein d'idées, le film enchaîne des moments très forts, où la drôlerie se teinte souvent de cruauté. Bref un petit bijou sur le monde des adultes vu par les yeux d'un enfant (dans la lignée du Tambour de Schlöndorff), qui fut à juste titre récompensé à Cannes l'année de sa sortie en tant que premier film du réalisateur. Bizarrement, alors que j'aurais du logiquement continuer à le suivre, je n'ai à ce jour rien vu de la poignée d'autres films qu'il a ensuite réalisés en 25 ans : Le Huitième jour, Mr. Nobody, Le Tout nouveau testament.




Les Patriotes, Éric Rochant, 1994
Malgré l'importance de sa contribution au cinéma français d'auteur de la décennie 90's (Un monde sans pitié, Aux yeux du monde), Éric Rochant ne semble pas avoir aujourd'hui conservé l'aura qu'il avait pourtant légitimement conquis. La découverte de ses Patriotes, précédés d'une intimidante réputation, fut à la hauteur de ce que j'en espérais, et même au-delà. Rochant qui signe seul le scénario, est manifestement habité par une ambition qui détonne complètement par rapport à ce qu'on attend encore aujourd'hui du cinéma français. À quelques rares occasions, on trouve comme ça des producteurs qui ont le courage — l'inconscience — de financer un projet complètement hors norme et qui s'avère maîtrisé de bout en bout. Les Patriotes c'est donc un chef-d'œuvre d'écriture, qui parvient plus que brillamment à trouver le bon ton entre description clinique du monde de l'espionnage et romantisme du héros, une telle approche anticipant de 20 ans sur le Munich de Spielberg. L'obsession d'Yvan Attal pour cette femme qu'il a utilisée et qui a disparu (superbe et troublante Sandrine Kiberlain) n'apparaît en effet jamais comme un élément superflu ou déplacé. Il s'intègre au contraire parfaitement au récit et au propos du cinéaste. Et la mécanique rigoureuse du film fonctionne sans jamais verser dans la facilité du spectaculaire qu'affectionne le genre du film d'espionnage : pas un seul coup de feu, aucune explosion, même pas de course poursuite.

On notera un travail sur le son discret mais constant, avec un arrière-plan régulièrement saturé de sonneries diverses, bruits de sirènes, etc., qui renforcent cette atmosphère de surveillance et de paranoïa. Le film bénéficie de plus d'une splendide partition du discret Gérard Torikian, qui atteint à certains moments de vrais et beaux pics d'émotion. Et puis quel casting : Jean-François Stevenin, Bernard Lecoq, Emmanuelle Devos, Christine Pascal, Maurice Bénichou, et même Hyppolite Girardot et Nancy Allen ! Le film est à voir évidemment dans sa version originale, puisqu'il existe inexplicablement une version doublée où tout le monde parle français, qu'on soit à Tel Aviv ou à Washington. Je reste juste un peu déçu par un épilogue qui manque un peu sa cible en se montrant top explicite, là où il aurait été vertigineux d'entretenir le mystère et d'abandonner le spectateur sur une note troublante.