26 mars 2017

Deux romans graphiques des années 10

Locard, Grouazel, Eloi, 2013
Décidément, si visuellement j'ai toujours trouvé leurs couvertures peu engageantes, les ouvrages de bande dessinée publiés par Actes Sud (souvent coédités avec L'An 2) se sont systématiquement révélées être des œuvres de très grande qualité, travaux exigeants mais pas moins accessibles. Je citerai en particulier La Propriété, de Rutu Modan, et Ulysse les chants du retour, de Jean Harambat. Je ne connaissais pas Younn Locard et Florent Grouazel, mais ils livrent ici un roman graphique absolument sublime, récit maritime qui le temps d'une longue traversée met en scène tout un équipage face à la présence à bord d'un jeune indigène Canaque, "invité" à quitter sa terre pour rejoindre Paris. 

On est au milieu du XIXe siècle, et si l'esclavage a été aboli, les réflexes de rejet sont évidemment encore bien présents, et l'on devine que celui au sujet duquel on s'interroge encore sur la nature humaine est sans doute destiné à servir d'objet de science ou de foire. Construit comme un implacable huis-clos maritime, tout le récit va alors alterner les moments de vie à bord, et des réflexions certes attendues, mais assez finement amenées sur la relation à l' "autre". Finement amenées parce que les personnages sont tous dépeints de façon suffisamment complexes pour ne jamais paraître manichéens, faisant preuve du minimum d'ambivalence pour que leur comportement sonne juste.

Sur le plan de la forme, chaque page est un émerveillement. Avec un trait à la fois précis et plein de vitalité, Locard capture merveilleusement les gestes et les expressions de ses personnages, maîtrise parfaitement les différentes atmosphères des scènes à bord, qu'on soit au sommet des mats ou dans l'obscurité du fond de cale. De case en case, le dessinateur ne s'autorise aucune facilité, ses arrière-plans sont remplis de détails. On n'est pas dans la reconstitution froide et technique d'un Bourgeon, et en même temps c'est la même minutie qui est à l'œuvre dans la représentation des cordages, et de tout ce bazar qui constitue un navire. Superbe.







Jung, Le Voyage de Phoenix, 2015
Gros coup de cœur pour ce roman graphique, aussi beau dans la forme que poignant sur le fond. D'apparence très simple, le dessin est absolument magnifique, délicatement tracé et parfaitement expressif. Exploitant un format type manga au découpage très aéré, la narration est impressionnante de fluidité, d'autant plus que Jung entrecroise avec ambition plusieurs destins familiaux difficiles, à cheval entre les USA et la Corée, et sur plusieurs époques marquées par de dramatiques conflits.

L'auteur prend vraiment son temps et laisse l'espace nécessaire à ses personnages pour révéler leurs émotions. C'est d'une délicatesse constante, alors que ça aborde des sujets plutôt rudes et propices au pathos, beaucoup de choses reposant sur le non-dit ou le longtemps-tu. Il y est question d'adoption et des conséquences de la Guerre de Corée hier et aujourd'hui. Et on n'est jamais dans la leçon d'Histoire ou le scénario-prétexte à étaler sa documentation. Jung a avant tout à cœur de raconter une histoire profondément mélodramatique. C'est donc constamment passionnant et ça distille une émotion précieuse qui m'a profondément touché, et même laissé bouleversé. Là encore, je reste confondu devant une telle aisance dans la façon de raconter une histoire aussi riche et profonde par l'art séquentiel.



22 mars 2017

Le Cinéma de Joe Dante IV. 1989-1993 : le creux de la vague

The 'Burbs (Les Banlieusards), 1989
Un régal, pourtant même l'affiche particulièrement indéchiffrable ne semblait pas y croire. La réalisation de Dante est à l'image de la bande originale de Jerry Goldsmithc'est-à-dire absolument décomplexée, se faisant plaisir à mettre en scène la vie de quelques Américains désœuvrés, dans une banlieue presque trop typique. Comédie avant tout, le spectacle s'assume en tant que satire sociale grinçante, voire cauchemardesque, sans pour autant oublier de faire preuve de tendresse pour ses personnages finalement plus attachants que vraiment méchants. Tom Hanks en Mr Tout-le-monde bien névrosé est alors à un tournant de sa carrière, pas encore le roi du box-office mais ayant déjà bien percé suite au succès de Big. Le reste du casting se montre particulièrement savoureux : Bruce Dern en fanatique des armes à feu, Carrie Fisher en épouse dépassée (et charmante), et l'excellent Corey Feldman en clone de Kurt Russell jeune rempli d'expressions super cool (« Hey, the pizza-dude ! »), aussi eighties que son look. 

Le film s'autorise donc à verser dans le grotesque, offrant une suite de séquences souvent mémorables, comme lorsque Hanks et son copain vont sonner pour la première fois chez leurs étranges voisins, puis plus tard lors du face à face avec les dits-voisins (excellent Henry Gibson). Il s'agit ici encore pour Dante de dynamiter de l'intérieur, par le biais de la comédie et du fantastique, les codes d'une société bien verrouillée, avec ses artifices et ses hypocrisies (c'est un peu son Blue velvet). Malheureusement, Universal et Imagine entertainment firent subir au film pas mal de modifications, raccourcissant impitoyablement sa durée, éliminant certains détails qui en changent drastiquement le sens, et faisant surtout retourner plusieurs fois la fin en fonction des réactions publiques lors des previews. Tout ça au prix de la cohérence du scénario, qui s'achève sur un dénouement à multiples rebondissement qui ne convaincra vraiment personne. On sauvera au moins le laïus final de Hanks, qui inverse de façon intéressante le point de vue qu'il nous avait amené à partager jusqu'ici, se demandant finalement si les gens bizarres ne sont pas plutôt lui et ses amis, plutôt que ses voisins qui vivaient simplement dans une volonté de discrétion.

La plupart des œuvres de Dante reposent sur des scénarios pareillement bricolés en cours de tournage, s'achevant logiquement sur une conclusion bancale, et de ce point de vue-là, ce titre-ci est peut-être celui qui s'en sort le moins. Pourtant, au lieu de trouver le résultat pénible, on s'y amuse tout du long et demeure malgré tout ce plaisir un peu inexplicable procuré par un film aux criantes imperfections. 




Gremlins 2, 1990
La Warner avait harcelé Dante pendant des années pour qu'il réalise une suite à Gremlins, qui reste à ce jour son plus gros succès, au point de finir par lui donner carte blanche. Du moment que les cadres du studio se retrouvaient à l'arrivée avec des bobines estampillés Gremlins 2, le réalisateur aurait toute latitude. The 'Burbs ayant été un échec, Dante accepte donc sur ces bases presque louches une commande qui ne l'enthousiasmait pas particulièrement au départ, et se découvre un nouveau et précieux complice en la personne du scénariste Charlie Haas. Les deux hommes vont donc prendre le studio au mot, et livrer ce qui est sans doute l'un des films les plus irrévérencieux tourné dans le cadre d'une major hollywoodienne.

L'essentiel du récit se déroule dans une tour de Manhattan. Symbolisant l'aboutissement du capitalisme américain des années Reagan, le lieu concentre de façon pas si improbable un centre d'affaires, un studio de télévision, et un laboratoire de savants fous dirigé par Christopher Lee. Dès lors, tout devient possible, et le moindre recoin sera exploité, Dante s'amusant à faire défiler tous ses amis. Gremlins 2 s'apparente ainsi à une sorte de défouloir à grand spectacle, une joyeuse kermesse anarchique, où les mises en abîme à la Hellzapoppin s'enchaînent sur un rythme dément à la Tex Avery. Une sorte de pot-pourri où avec une inlassable générosité le réalisateur mixe toutes ses références cinématographiques, en une sorte de Muppet freak show qui serait alimenté uniquement par le cerveau droit. Au point d'abandonner définitivement la dimension horrifique qui surnagait encore par endroits dans le premier volet. 

Tout comme plus tard Small Soldiers ou Looney tunes back in action, Dante semble animé par une espèce de furie contre les conventions du spectacle familial américain, mais une furie plutôt bon enfant jouant sur la connivence avec son spectateur, ce qui fait de son film, une production en marge franchement attachante. Car ici, même le personnage de Daniel Clamp délicieusement interprété par John Glover finit par devenir sympathique par sa bêtise et son optimisme béat, alors qu'il est censé incarner le grand méchant de ce conte de Noël dévoyé, inspiré des figures démiurgiques de Ted Turner ou Donald TrumpLe résultat pourra légitimement sembler épuisant à certains, le scénario offrant avant tout un cadre-prétexte aux facéties des gremlins. Leur conception est cette fois confiée à Rick Baker qui va profiter des progrès de l'animatronique pour pousser bien plus loin les capacités d'interaction des créatures avec leur environnement. Malgré la bienveillance et le respect qu'il éprouve pour son collègue, Spielberg aurait apparemment moyennement partagé le délire. Très présent lors du montage, il se montra même soucieux d'en limiter les excès. Aujourd'hui encore, Gremlins 2 reste un spectacle sans équivalent. 




Matinee (Panic sur Florida Beach), 1993
Sont-ils si nombreux les films vus une seule fois et qui habitent encore notre mémoire 25 ans après ? C'est le cas en ce qui me concerne pour ce Matinee. Pourtant le film ne fut pas aidé, sorti dans une relative discrétion au cœur de l'été. C'était peut-être la dernière fois que le nom du réalisateur, manifestement encore considéré comme un argument commercial, s'affichait en gros. Écrit par Charlie Haas avec une sensibilité à des années-lumières du bulldozer Gremlins 2, le film bénéficie d'un scénario assez génial qui donne l'occasion rêvée à Dante de rendre un hommage respectueux, nostalgique mais lucide, au cinéma de sa jeunesse. La très belle photographie du fidèle John Hora joue merveilleusement de la patine rétro associée à la peinture de cette époque.

L'action se déroule en effet en Floride au cœur des années 60, celle des série B destinées aux adolescents, mais aussi celle de la paranoïa liée à la Guerre froide et plus précisément à la crise des missiles de Cuba. Ces deux ingrédients se nourrissent ici l'un l'autre avec intelligence, offrant derrière la reconstitution pittoresque d'un artisanat fauché et gentiment arnaqueur, une subtile réflexion sur le mensonge et la foi. Assez clairement calqué sur le cinéaste farceur William Castle, le personnage de Lawrence Wosley est incarné de façon inoubliable par un John Goodman truculent (pléonasme ?). Le film fait le portrait de ceux qui nourrissent notre imaginaire, quels que soient les moyens employés. En celà il apparaît animé des mêmes intentions et  inspiré par la même passion que le magnifique Ed Wood de Tim Burton, qui sortira l'année suivante. Les deux films partageront également le fait d'avoir été des échecs au box-office, aussi injustes que cuisants. Pour Dante, c'est une série noire qui continue, les trois films évoqués ici ayant été des désastres financiers. Œuvre aussi amusante que touchante, Matinee reste néanmoins aujourd'hui son film le plus personnel, avec Explorers.


DOSSIER JOE DANTE :
V. Le Retour perdant 1994-2003 (prochainement...)

20 mars 2017

Saga La Planète des singes VII. 1975

Return to the planet of the apes
Une série créée par David DePatie et Fritz Freleng
1 saison de 13 épisodes

Avec les voix de : Austin Stoker, Philippa Harris, Henry Corden, Edwin Mills, Claudette Nevins, Tom Williams, Richard Blackburn...


En parallèle à la série télévisée diffusée en 1974 sur CBS, la Fox ne craint pas de saturer son audience et propose dès l'année suivante à NBC une nouvelle série sous la forme d'un dessin animé. Il s'agit cette fois de cibler un public jeune, et de favoriser ainsi la vente de jouets estampillés Planet of the apes. Un grand nom de l'animation est sollicité. Vétéran ayant commencé sa carrière au sein des tout premiers studios Walt Disney (la série des Alice dans les années 1920), Fritz Freleng contribua de près à l'âge d'or du dessin animé à la Warner, réalisant et produisant de nombreux Looney Tunes dès la fin des années 30. Avec son partenaire David DePatie, il fonde DePatie-Freleng Enterprises qui va connaître un immense succès avec les cartoons de la Panthère rose, un personnage créé d'abord pour les besoins du générique de The Pink Panther (1963) de Blake Edwards

Lorsque la compagnie est cependant engagée pour produire Return to the planet of the apes, les standards en matière d'animation sont tombés bien bas. La full animation n'est plus qu'un lointain souvenir. C'est le règne télévisuel de Hanna-Barbera avec des séries produites à la chaîne pour un budget dérisoire, reproduisant ad libitum les mêmes concepts (The FlintstonesThe JetsonsScooby-DooYogi Bear), dénués de la moindre ambition artistique.

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17 mars 2017

Le Cinéma de Joe Dante III. 1983-1987 : les années Spielberg

Twilight zone : the movie (La Quatrième dimension), 1983
Suite au phénoménal succès planétaire d'E.T. le wonderboy Steven Spielberg peut désormais donner libre cours à ses ambitions de mogul, et va à partir de cette date se faire réguliérement plaisir en produisant des cinéastes qu'il apprécie : Tobe Hooper, Richard Donner, Don Bluth, Robert Zemeckis ou Barry Levinson. C'est la grande époque d'Amblin' qui va marquer de son empreinte le cinéma américain des années 80, aujourd'hui reconsidéré avec nostalgie. 

Joe Dante ayant fait forte impression avec ses séries B de monstres, se voit donc appelé pour rejoindre le projet de film à sketch que monte alors Spielberg en compagnie de John Landis et George MillerProduction ambitieuse, hommage à la série télévisée de Rod Serling qui a nourrit l'imaginaire de plusieurs générations, Twilight zone : the movie propose un enchaînement de quatre courts-métrages écrits par Richard Matheson. L'épisode réalisé par Dante, It's a good life, où un enfant parvient à contaminer la réalité à partir de ses références télévisuelles, lui donne l'occasion de donner un nouvel élan à sa réflexion sur le pouvoir des images, qui nourrira toute son œuvre. Dante retrouve son chef-opérateur John Hora et son concepteur d'effets spéciaux Rob Bottin qui permettent de donner pleinement corps à des visions totalement inspirées par le cartoon, offrant ainsi une sorte d'hommage live à Chuck Jones. Le film marque également pour le réalisateur la naissance d'une complicité précieuse avec Jerry Goldsmith, qui se poursuivra avec bonheur jusqu'à la fin de carrière de ce dernier.




Gremlins, 1984
Porté par une des affiches les plus intrigantes signées John Alvin, le film fut l'événement de Noël 84. Un succès aussi mérité que pas gagné pour ce mélange audacieux de film d'horreur, de comédie familiale, de satire sociale, de conte de fées et même de musical. La réussite du film apparaît d'autant plus miraculeuse que sa gestation a été particulièrement mouvementée (ce qui va pratiquement être la norme désormais dans la carrière de Dante). En effet, Gremlins était au départ conçu comme un petit film d'horreur sans prétention, remixant notamment des éléments d'Invasion of the body snatchers et des films de vampire. Dans le premier script de Chris Colombus, Gizmo se métamorphosait lui-même en méchant petit démon. C'est Spielberg producteur, ayant craqué sur le design de Chris Walas — irresistible il est vrai — qui suggéra de le conserver à l'état de gentille peluche, incarnant ainsi une étonnante dualité puisque il reste celui qui sème le chaos via ses rejetons. Et là on se rapprochera plutôt de L'Étrange cas du Dr Jekyll, voire de Chromosome 3. 

Mais celui qui déclenchera l'apocalypse qui va bientôt ravager la petite ville de Kingston falls reste bel et bien l'Homme, le mogwai n'étant que le révélateur de son irresponsabilité, d'une arrogance qu'on pourrait faire remonter à Prométhée. Ainsi derrière le divertissement de premier choix — les idées fusent, le rythme est parfait, les personnages sont attachants, les effets spéciaux excellents et on rit beaucoup — la fable ne manque pas de profondeur. Enrichi d'une multitude de sous-textes vertigineux, le scénario a donc été repensé de fond en comble, et Dante a pu ainsi mieux bousculer les conventions, faisant cohabiter un propos quasiment métaphysique avec les éléments horrifiques conservés du premier script, créant un mélange des genres aussi inconfortable que stimulant, et assez typique de l'art du cinéaste de souffler le chaud et le froid sur son spectateur. 

Si son film a tant marqué le public d'alors, c'est parce qu'on sent le metteur en scène habité d'une profonde sincérité. Nourri aux films de série Z, Dante partage comme Tim Burton — dont le talent émerge à la même époque — une vision à la fois tendre et cruelle de la banlieue américaine, le goût des êtres en marge, et le désir de se réfugier dans un monde taillé sur mesure à partir de ses rêves. Et, soutenue par la partition ébourriffante de Jerry Goldsmith, Gremlins en est sans doute l'expression la plus accomplie. Le film et ses créatures entrent instantanément dans la culture populaire, inspirant une ribambelle de plagiaires sans talent (Creeters, Ghoulies, Troll...). Dante aurait pu alors avoir Hollywood à ses pieds, mais le destin en décidera autrement.




Explorers, 1985
Avec : Ethan Hawke, River Phoenix, Dick Miller, Robert Picardo...
Chronique précédemment publiée sur le site DVDClassik...


















Innerspace (L'Aventure intérieure), 1987
Encore une affiche spectaculaire de John Alvin... Après le désastre critique et public (mais pas artistique) d'Explorers, un de ses films les plus personnels à cette date, Dante retourne sous le giron de Spielberg, retrouvant liberté de mouvement et moyens. Loin d'être un remake du Voyage fantastique de Richard Fleischer, Innerspace en reprend simplement le postulat de voyage miniature à l'intérieur du corps humain mais en offrant là encore un véritable cocktail de tons et de genres qui fusionnent avec une heureuse harmonie. Pour Dante, l'idée était d'imaginer ce qu'il se passerait si Dean Martin se voyait injecté par accident dans le corps de Jerry Lewis. Et c'est plus ou moins ce qu'il va filmer.

Au service du scénario plein d'ironie retravaillé par Jeffrey Boam (Indiana Jones and the last crusade), Dante mélange ainsi brillamment comédie romantique (le couple Dennis Quaid et Meg Ryan absolument délicieux), slapstick à la Laurel et Hardy avec l'excellent usage du corps burlesque de Martin Short qui donne ici beaucoup de sa personne, parodie du film d'espionnage avec un Kevin McCarthy en roue libre, mais aussi sens du merveilleux avec un spectacle visuellement totalement inédit. Supervisés par Dennis Muren, le film va en effet réaliser d'authentiques prouesses techniques en terme d'effets spéciaux, légitimement récompensés aux Oscars. 

Pour son casting, son rythme énergique et son esthétique colorée (les extérieurs baignent dans la lumière californienne), le film apparaît aujourd'hui comme un bijou du cinéma des 80's, procurant une saveur dont on tente encore de reproduire la recette, parvenant à toucher tous les publics sans jamais paraître condescendant ou tomber dans une connivence artificielle. Ici encore, la satire ne vient jamais rogner sur la sincérité du regard du cinéaste.



DOSSIER JOE DANTE :
IV. Le Creux de la vague 1989-1993
V. Le Retour perdant 1994-2004 (prochainement...)

15 mars 2017

Le Cinéma de Joe Dante II. 1966-1981 : les années New World

Il en est de certains cinéastes comme de certains acteurs, au sujet desquels on éprouve une profonde affection. Joe Dante est de ceux-là, un peu comme un copain avec qui on parlerait le même langage, une relation jamais totalement perdue de vue et dont on est content d'avoir des nouvelles de film en film. Comme si, bien au-delà de l'ambition de base qui est de fournir un spectacle divertissant — ce que le cinéaste prétend faire avant tout, modestement — le lien entre ses films et le spectateur tenait de l'intime. 

Si on est comme lui un grand amoureux du cinéma, on se régale à chaque fois qu'on plonge dans son univers, si confortablement nourri de références partagées et de comédiens familiers. Je suis donc incapable d'établir une hiérarchie, et bien que j'ai conscience de leur différents degrés de réussite j'aime tous ses films à des degrés divers, même ses moins estimés...









The Movie Orgy (coréalisé avec Jon Davison), 1966-1975
On ne sera pas étonné d'apprendre que l'un des tous premiers travaux cinématographiques conséquents du jeune Joe Dante est ce monstrueux film de montage à base de found-footage qui se veut à la fois une ode à la culture populaire et une satire de l'american way of life digne de Mad magazine. Âgé d'à peine 20 ans, Dante et son complice Davison inventent en quelque sorte le mash-up, mixant en direct extraits de films de série Z avec gros monstres en caoutchouc, publicités désuètes, messages institutionnels sentencieux, et rock n'roll pour teenagers. Le tout a des allures de bande-annonce sensationnaliste, dont la principale difficulté quant à sa diffusion tient au fait qu'il n'en existera longtemps pas de version définitive. 

Projeté sur les campus et dans d'immenses salles pendant plusieurs années dans une ambiance festive, ce film-collage a en effet été sans cesse augmenté et remonté, pour une durée dépassant parfois les 6 heures. Et aussi inespéré que ça paraisse, au vu du culte qui a fini par se constituer autour de ce projet, Dante et Davison finirent par établir une sorte de director's cut qui a traversé le temps et est destiné désormais à faire la tournée des festivals.



Hollywood boulevard (coréalisé avec Allan Arkush), 1976
Produit par Davison, ce premier long métrage original a encore des allures de pari fou. Travaillant alors comme monteur au studio New World, Dante se voyait donner là l'occasion de passer derrière la caméra, grâce à la bienveillance de son patron retors Roger Corman. Le producteur-réalisateur a dès qu'il a pu toujours encouragé les jeunes talents qu'il a employé (du temps d'AIP c'était BogdanovichScorsese ou Coppola). Ici, Dante, associé à Allan Arkush a carte blanche pour écrire et tourner le scénario qu'il souhaite, sa seule contrainte étant de livrer le film le moins cher d'un studio dont le mode de production repose déjà sur de petits budgets. 

Dante a donc fait tourner sur quelques jours et pour une somme dérisoire ses propres collègues sur leur temps libre (Paul Bartel, Dick Miller, Mary Woronov, Jonathan Kaplan, etc.), exploitant une nouvelle fois son art du recyclage exactement comme l'avait fait Corman lui-même sur ses propres réalisations : stock-shots de films dont le studio possédait les droits, accessoires, costumes et décors récupérés d'autres productions, ce qui donne notamment droit à des apparitions de Godzilla, ou de Robby le robotÀ l'image de son affiche racoleuse, le film joue avec les codes du cinéma d'exploitation, pratiquant une mise en abîme en forme de satire du studio-system hollywoodien, avec un mauvais goût potache assumé et réjouissant.



Piranhas, 1978
Comme d'autres patrons de studio à la même époque (Dino De Laurentiis et son Orca), Roger Corman s'était mis en tête de plagier le phénoménal succès de Spielberg en proposant après le requin de Jaws son propre film d'horreur aquatique. Après Hollywood boulevard qui tenait un peu de la blagueDante a enfin l'occasion de faire du "vrai" cinéma. Et la réussite est d'autant plus méritoire qu'il se voyait confier un film avec un cahier des charges contraignant, qui a priori ne laissait aucune place à l'expression d'une quelconque personnalité. Il a su intelligemment transcender la commande, notamment grâce au scénario bricolé par John Sayles, qui parvient brillamment à respecter les exigences du cinéma commercial tout en faisant preuve d'un second degré savoureux. Derrière le suspense et les séquences horrifiques, le film se voit en effet enrichi de toute une dimension satirique lorsqu'il s'agit de mettre en scène l'armée, les bavures scientifiques et le camp de vacances.

Déjà une bonne partie de ses fidèles acteurs est en place, de Kevin McCarthy dans son habituel rôle de paranoïaque, à Dick Miller en directeur sans scrupules. Et le film bénéficie de plus d'une partition plutôt soignée de Pino DonaggioSans parvenir à dissimuler pleinement le fait qu'il tourne à l'économie, Dante se débrouille pour donner un rythme très soutenu aux attaques de ses poissons carnivores, notamment par son art du montage. Il réalise ici en quelque sorte le film de monstres qu'il appréciait étant gamin, et son Piranhas doit finalement peut-être davantage au Creature from the black lagoon de Jack Arnold qu'à Spielberg. Cette production fut une des plus grosses recettes de New World, permettant au réalisateur de franchir une nouvelle et décisive étape, avec un film à l'impressionnante maîtrise. Transformé en franchise, Piranhas verra pour son second volet un autre grand nom d'Hollywood débuter : James Cameron.



The Howling (Hurlements), 1981
Brillante revisitation du film de loup-garou, un genre qui redevient bizarrement à la mode à cette date avec de nouvelles variations qui ne doivent plus rien au gothique poétique des films Universal tournés en studio au début des années 40 (Le Loup-garou de Londres, Wolfen). Bien qu'incollable sur les classiques, Dante propose une habile plongée dans le bain eighties, toujours secondé par le scénario assez malin de John Sayles, qui applique au genre une ironie assez proche de celle déjà à l'œuvre dans PiranhasLa photographie de John Hora est incroyablement stylisée, avec des tons rouges qui donnent régulièrement une coloration surréaliste à cette histoire qui s'assume comme telle. Boostée par le talent de ce chef-opérateurla mise en scène de Dante fait preuve d'une rigueur inédite, et se révèle ici particulièrement inspirée, sachant vraiment jouer sur les attentes du spectateur pour mieux lui procurer des sensations fortes. De la magistrale séquence d'ouverture, à la mémorable et longue scène avec Belinda Balasky qui commence par son exploration de la cabane et culmine avec son face à face définitif avec le vilain Eddie, en passant par sa course dans la forêt sur le superbe thème lyrique de Donaggio.

Tout comme chez son concurrent John Landis, The Howling va représenter une date dans le domaine des effets spéciaux. Rob Bottin n'a alors que 21 ans et réalise une véritable prouesse technique et artistique en concevant les prothèses et effets mécaniques qui vont faire de la scène de métamorphose un morceau de bravoure, formidablement soutenu par le travail de mime de Robert PicardoLe film doit d'ailleurs une grande part de sa réussite à la conviction dont font preuve ses interprètes, bénéficiant d'un casting assez hétéroclite au premier rang desquels rayonne Dee Wallace et son interprétation à fleur de peau. Pour Dante, le succès commercial est à nouveau au rendez-vous, passant désormais dans le radar des majors. Là encore, le titre connaîtra une série d'improbables suites, mais pour ne pas entacher le talent de Dante, j'attendrai un peu avant d'évoquer en ces lieux The Howling II, dont les titres alternatifs Your sister is a werewolf et Werewolf bitch disent tout des nobles intentions de ses producteurs...


DOSSIER JOE DANTE :
III. Les années Spielberg 1983-1987
IV. Le Creux de la vague 1989-1993
V. Le Retour perdant 1994-2003 (prochainement...)