2 décembre 2016

Le Monde animé de Don Bluth I. 1978-1982


The Small one (Mon petit âne), 1978
Né en 1937, Don Bluth se révèle très tôt attiré par l'animation. L'un de ses jobs d'été en tant qu'étudiant consistera ainsi à être intervalliste pour Disney sur La Belle au bois dormant (1959). Mais il devra attendre les années 70 pour rejoindre officiellement les studios de Burbank. Il y sera tout à tour animateur, animateur-clé puis directeur de l'animation sur les films de cette époque (Robin des Bois, Bernard et Bianca, Peter et Elliott le dragon, Les Aventures de Winnie l'ourson). 

Si ces titres possèdent aujourd'hui leurs amateurs nostalgiques, il faut néanmoins reconnaître qu'on est ici dans une période de faible inspiration pour Disney : sujets peu originaux développés par tellement de parties qu'ils en ont perdu toute personnalité, reprise sans risques de formules à succès, technique sans éclat et budgets en baisse. Au point que les productions en prises de vue réelles semblent même prendre le pas sur l'animation (série des CoccinellesLe Trou noir, Le Dragon du lac de feu), comme si le studio s'apprêtait à tirer un trait sur son savoir-faire. En 1978, devenu un artiste affirmé et prometteur, Bluth se voit promu au poste de réalisateur, chargé d'un court-métrage à livrer pour Noël. Il dirige donc et anime avec beaucoup de sensibilité le remarquable The Small one, une histoire pleine de tendresse entre un enfant et l'âne de la Nativité, et qui fera longtemps la fierté du studio.




Banjo the woodpile cat (Banjo le chat malicieux), 1979
Frustré et nostalgique des heures de gloire des premiers longs-métrages de Walt Disney, et ne voyant rien dans les projets du studio qui viendrait infirmer cette impression de déchéance, Bluth s'est préparé dès 1975 à prendre le large,  avec la complicité de deux de ses collègues animateurs, Gary Goldman et John Pomeroy. Ensemble, déterminés à gagner leur indépendance et à exprimer en toute liberté leur vision de ce que doit être l'animation, ils commencent par se faire la main sur un premier court-métrage, réalisé en dehors de leurs heures de travail. Le résultat, Banjo the woodpile cat bénéficiera de la voix de Scatman Crothers. Mignon sans être mièvre, animé avec un dynamisme rafraîchissant, ce premier essai n'a rien d'un travail d'amateurs et fera forte impression auprès des professionnels de la profession.

Ayant brillamment prouvé de quoi ils étaient capables, adoubés par la critique et les investisseurs, les jeunes loups aux dents longues trouvent ainsi les financements nécessaires pour leur projet d'indépendance. Embarquant avec eux une poignée d'animateurs, ils démissionnent de la firme aux grandes oreilles alors en pleine production de Rox et Rouky et fondent leur propre studio. Ils feront dans un premier temps bouillir la marmite en réalisant les séquences animées de la désastreuse comédie musicale Xanadu (1980), avant de pouvoir faire aboutir leur premier coup de maître. Car ce qu'ils visent est bien entendu le débouché le plus prestigieux, à savoir le long-métrage cinéma.




The Secret of N.I.M.H. (Brisby et le secret de NIMH), 1982
Pas de cruelle désillusion à craindre en le (ré)découvrant aujourd'hui : bénéficiant d'une réalisation extrêmement soignée, le film se présente comme un spectacle somptueux, qui intimide même dès son ouverture, posant d'emblée un cadre intriguant fait de magie et de mystère. Généreuse en mouvements, l'animation est riche et maîtrisée, avec une expressivité caractéristique des visages. En effet, même si Don Bluth œuvre dans le registre relativement convenu de l'animalier anthropomorphique, sa "patte" est reconnaissable. Se chargeant lui-même du character design, il crée une galerie de personnages inoubliables tant par leur visuel que par leur animation ou la façon dont ils sont mis en scène : le vieil hibou (doublé par John Carradine), le chat borgne Dragon ou le vieux rat Nicomède et ses mains ridées. Sidekick pas du tout pénible, le corbeau maladroit est doublé par Dom DeLuise, acteur qui restera fidèle au studio (chez nous ce sera Jacques Balutin). Preuve de son ambition, Bluth se paie même le luxe de solliciter Jerry Goldsmith pour la bande originale. Enregistrée avec le London Philarmonic Orchestra, celle-ci est tout simplement grandiose, par son ampleur et sa richesse mélodique, souvent agrémentée de chœurs. Même si tous les films de Bluth feront par la suite une grande place à la musique et aux chansons, cette collaboration avec le grand compositeur demeurera hélas sans suite. 

Bien que destiné aux enfants, le film est loin de la fadeur disneyenne. Ici les personnages saignent et meurent, et le manichéisme n'est pas le seul moteur du scénario. Ainsi le méchant du film, le rat Jenner — superbe à regarder — apparaît tardivement. Les thèmes sont franchement adultes : on débarque dans le récit avec un personnage de veuve, et plein de secrets en attente d'être révélés. De nombreux passages sont assez effrayants, notamment lorsque Brisby explore le repaire des rats, ou lors de l'inoubliable séquence qui montre les expériences de laboratoire, qui ne dépareillerait pas dans un film de Martin Rosen (The Plague dogs). Proposant un audacieux mélange de réalisme et de fantastique, le film baigne dans une atmosphère souvent oppressante. Bluth aime parsemer ses récits de visions terrifiantes, et d'effets lumineux aveuglants. Il donne ici libre cours à son goût pour des décors expressionnistes aux ombres marquées et aux couleurs stylisées qui participent à la dramatisation de chaque scène (les arrière-plans passent souvent au rouge ou à l'orange). On imagine l'impact sur les spectateurs de 1982 (dont je fus).

The Secret of N.I.M.H. apparaît donc comme un film d'animation largement supérieur à ce qui est produit à la même époque, en particulier par la maison-mère Disney, alors en pleine déroute sur la production de Taram et le chaudron magique. Distribué par United artists, le film ne bénéficiera cependant pas du succès escompté, et pâtira de la concurrence d'E.T. the extra-terrestrial, le blockbuster familial qui rafle toute l'attention des spectateurs cette année-là



DOSSIER DON BLUTH :
II. 1983-1986 (prochainement)

30 novembre 2016

Un peu d'Histoire médiévale

Georges Duby, L'An Mil, 1967
L'ouvrage est d'une certaine manière un peu frustrant, puisqu'il s'agit surtout d'une compilation de textes d'époque et non d'un essai distancié sur ce que fut ce basculement dans le premier millénaire. Les sources de ce temps-là étaient encore relativement rares, elles proviennent donc essentiellement des moines — alors seuls lettrés — et témoignent précisément de la façon dont l'écrit s'installe progressivement et s'offre enfin aux historiens comme l'archive la plus précieuse. 

Duby organise et commente cet ensemble de textes avec une intelligence épatante, et nous fait pénétrer dans la pensée spirituelle de cette époque qui a nourri par la suite de trop nombreux fantasmes. L'historien rend sensible une sorte de progression vers la lumière. Cependant, j'avoue qu'avec un tel titre généraliste, j'espérais aussi une vision plus ancrée dans la société et les mœurs de la population. Ici, étant donnée l'origine ecclésiastique des sources, on reste évidemment bien plus près des cieux. Il faudra donc chercher ailleurs pour atteindre une dimension plus immédiatement humaine.




Zoé Oldenburg, Le Bûcher de Montségur, 1959
Réédité chez Folio histoire, ce livre a fait partie des premiers titres publiés au cours des années 60 dans cette collection essentielle de Gallimard : Trente journées qui ont fait la France. Le but étant de confier à des experts dans leur domaine la rédaction d'un ouvrage qui se voudrait à la fois définitif sur le sujet, tout en faisant preuve d'une vraie volonté de vulgarisation. Historienne ET romancière, Zoé Oldenburg accompli ici une somme de travail considérable et indiscutablement inspiré. C'est un peu "Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur l'hérésie cathare et la croisade du Languedoc sans jamais oser le demander".

L'ouvrage est ample, intelligent et passionnant. L'auteur retrace les faits, décrit les idéologies et dénonce les impostures, dans ce qui reste évidemment avant tout une grande affaire politique. Elle prend garde surtout de ne jamais verser dans une vision simpliste de l'Histoire, c'est-à-dire binaire. Elle rend compte avec honnêteté des sources contemporaines, tout en se livrant à un travail d'interprétation convaincant. Il y eut et il y aura certes d'autres ouvrages sur le catharisme, un thème qui a nourri tant de passions et de mythes. Mais en ce qui me concerne, celui-ci a comblé toutes mes attentes, et même bien au-delà. Sachant qu'Oldenburg était ici loin d'en avoir fini avec la question, qui nourrira encore son œuvre romanesque.




Emmanuel Le Roy Ladurie, Montaillou village occitan, 1975
L'historien Le Roy Ladurie propose ici une plongée d'une précision assez vertigineuse dans la vie d'un village des Pyrénées ariégoises au XIVe siècle. Car c'est bien toute la vie sociale, familiale, spirituelle, économique et sentimentale de ses habitants qui ressurgit sous nos yeux. La source principale est un document extraordinaire : les comptes-rendus d'un tribunal d'inquisition local. Traquant les derniers restes de l'hérésie cathare, les inquisiteurs ont en effet arrêté et interrogé un important pourcentage des villageois, et à travers leurs dépositions c'est tout un monde lointain de relations entre les vivants (et les morts) qui se dévoile. On apprend par exemple que, même si l'inceste restait considéré comme un péché, il tentait régulièrement les frères et sœurs du village, dont un dicton disait d'ailleurs : « À cousine du second degré, enfonce-lui tout ! » 

Le plus remarquable est certainement la façon formidablement pertinente dont Le Roy Ladurie a organisé les enseignements de ce document, si procédurier qu'il en vient à tout consigner. C'est écrit avec intelligence et une volonté de justesse permanente. Le livre eut un fort retentissement à sa sortie, devenant best-seller à une époque où les ouvrages d'Histoire ne touchaient pas comme aujourd'hui autant le grand public. Ce serait intéressant de savoir comment il est jugé aujourd'hui par les historiens, puisqu'à coup sûr il doit y avoir maintenant d'autres méthodes de recherches et que la sienne est peut-être contestée. Mais de mon point de vue, c'est une somme de travail impressionnante, dont la réputation est justifiée. Une récit que j'ai trouvé même souvent fascinant tant il nous rend ces gens si loin si proches.

28 novembre 2016

Friedrich Wilhelm Murnau, 1927-1931

Sunrise (L'Aurore), 1927
C'est l'époque où le cinéma muet semble avoir atteint la perfection de son langage, parvenant à capturer l'essence même des personnages qu'il met en scène, et à la faire entrer directement en résonnance avec le cœur du spectateur. C'est l'époque de ces chefs-d'œuvres d'évidence que sont The Crowd de King Vidor, Solitude de Paul Fejos, ou les films que Borzage tourne avec le duo Janet Gaynor et Charles FarrellC'est l'époque, enfin, où le prodige du cinéma allemand F.W. Murnau est appelé à Hollywood pour réaliser Sunrisevéritable poème sur pellicule. Disposant pour son premier film américain d'une liberté totale et de moyens sans pareils, le cinéaste va synthétiser ici le fruit de toutes ses précédentes expériences. Le film fourmille notamment d'effets optiques qui viennent constamment soutenir, illustrer et transfigurer les émotions et sentiments des personnages. 

Murnau nous conte une histoire d'amour universelle, hors du temps, brassant des thèmes simples (la femme, l'homme, la ville), où les êtres sont tour à tour victimes et acteurs de la passion. Et George O'Brien et Janet Gaynor s'imposent au firmament des plus beaux couples de cinéma. Quel bonheur de partager un temps leur amour retrouvé et consolidé, purifié par les larmes et le pardon du ciel. Le talent de Murnau, sa compréhension et sa maîtrise du média, bref son génie, nous laissent bouleversés. Ces quelques lignes ne peuvent lui rendre justice, il faut voir ce film pour accéder à une juste compréhension du miracle ici à l'œuvre.




City girl (La Bru / L'Intruse), 1930 
Avant-dernier film du cinéaste, prolongement évident de Sunrise en moins flamboyant (mais tout est relatif), City girl est l'histoire dun amour contrarié dont la beauté et la profondeur semblent directement émaner de la simplicité de ses intentions. Au lieu de jouer naïvement sur l'opposition ville infernale / campagne idyllique, le réalisateur s'attache au contraire à montrer que, quel que soit le lieu, les comportements humains ne changent pas. La seule chose qui fera la différence, ce sera la sincérité des sentiments. 

Ici en effet, on a d'un côté le fermier pétri d'innocence écrasé par l'autorité paternelle (Charles Farrell, acteur immortalisé par ses prestations fiévreuses chez Borzage), et de l'autre la jeune serveuse qui rêve d'une Nature accueillante. Leur rencontre va brièvement représenter pour eux un moment où ils se sentiront enfin vivre, à l'image de l'exaltante séquence de la course dans les champs, filmée par un fantastique travelling aérien. Mais la vie à la campagne s'avérera être un autre enfer, équivalent à celui qui régnait dans l'atmosphère étouffante du restaurant à l'heure de pointe : l'hostilité du beau-père et la concupiscence des ouvriers agricoles valent la vulgarité des clients et la sévérité de la patronne qu'a connue la jeune fille (très belle Mary Duncan, au jeu si naturel). Murnau résout alors son intrigue lors d'une nuit de tempête à l'atmosphère quasi fantastique, où l'on a vraiment l'impression de sentir le vent dans les blés. Du point de vue formel, son film est extrêmement sobre. Pas d'effets visuels, très peu de décors. Il s'agit encore une fois d'atteindre une forme de quintessence.




Tabu (Tabou), cosigné par Robert Flaherty, 1931 
L'ultime romance à la Murnau, plus épurée que jamais du fait de cet environnement paradisiaque qu'est l'île de Bora-Bora. Le naturalisme des comédiens — tous des non-professionnels recrutés sur les lieux-mêmes — en devient bouleversant. Cette interprétation pleine de charme et de vie, associée à la mise en scène et au montage superbement maîtrisés, font de ce film posthume un pur bijou qui n'est en rien plombé par les artifices du muet, s'imposant dans toute sa modernité et son universalité. Très peu d'effets de surimpression, on est évidemment à mille lieues de l'expressionniste allemand, et c'est plutôt aux derniers feux du cinéma muet que l'on assiste. Les seuls cartons apparaissant à l'écran sont ceux des lettres et pancartes que lisent les personnages.

Le film commence sur la description délicieuse et jamais fastidieuse de l'existence édenique de jeunes gens se livrant à des jeux de séduction, vivant en totale harmonie avec la Nature. Même les scènes de danse rituelle nous touchent par l'enthousiasme sincère des danseurs qui dégagent une énergie communicative. Le récit se met très vite en branle lorsqu'une tribu voisine veut faire d'une des jeunes filles du village leur vierge sacrée. Elle devient alors tabou. Elle parviendra à fuir avec son amoureux et après une périlleuse traversée, ils se réfugieront sur une île un peu plus occidentalisée, colonie française. Le film montrera avec beaucoup de force et sans naïveté la difficile survie dans cette société d'un couple qui ne connaît pas la valeur de l'argent, alors que la malédiction du tabou va refaire surface. La fin sera quant à elle d'une noirceur rare. Comme si le concept même de happy end n'avait jamais été inventé. Un vrai choc.

Le documentariste Flaherty et Murnau avaient initié le projet ensemble, mais il semblerait que ce dernier ait progressivement entièrement pris les rênes sur le plateau. Thématiquement et visuellement, le film semble complètement s'épurer pour épouser la seule figure du jeune couple. Entre une société moderne qui fonctionne sur des rapports monétaires et les tabous imposés par une société traditionnelle, le couple lutte et s'accroche à ses rêves contre vents et marées du sort. Et puis il y a ces apparitions fantomatiques, et qui nous semblent parfois rêvées, du vieux chef qui vient menacer la jeune fille à la lueur de la lune. Une splendeur.


DOSSIER F.W. MURNAU :

25 novembre 2016

Friedrich Wilhelm Murnau, 1922-1924

Nosferatu, eine Symphonie des Grauens (Nosferatu le vampire), 1922
Tard dans la nuit, tremblant et excité, j'ai à nouveau plongé dans ce film-monde. J'ai encore une fois marché dans les pas du jeune Hutter, quittant Wisborg, ses ruelles de lumière et sa femme amoureuse, pour rejoindre les Carpates et leurs forêts peuplées de bêtes sauvages invisibles. J'ai cru avoir passé comme lui une nuit de cauchemar, en compagnie d'un Comte au comportement plus qu'étrange. Sa posture et ses gestes, faisant comme corps avec les ténèbres, avaient curieusement quelque chose de naturel, imposant une logique autre, certes, mais néanmoins authentique. Ses yeux vides, sa figure livide et dénuée d'expressivité, ses deux fines canines resserrées composaient un être hideux, fascinant mais nullement repoussant.

Mon sang s'est glacé la nuit suivante, lorsque l'horrible silhouette, pâle comme la lune, s'est découpée dans l'encadrement de la porte de ma chambre. J'étais prêt à hurler mais mes cris se coinçaient dans ma gorge et j'aurais pu m'étouffer dans le vomi de mon angoisse. Je ne garde qu'un souvenir brumeux de ce qui a suivi, défilé d'images délirantes, portées par un rythme impossible, issues d'un cerveau fiévreux, d'un ailleurs depuis lequel j'avais perdu la conscience de moi-même. Rien de tout cela n'a pu exister, et pourtant... 

Adaptation non autorisée du chef-d'œuvre de Bram StokerNosferatu, une symphonie de l'horreur est une véritable leçon de mise en scène de la terreur qui n'a rien perdu de sa puissance. Murnau joue du hors champ avec une efficacité diabolique, inaugure le principe du jump-cut, et établit une bonne fois pour toutes les bases stylistiques d'un genre (suggestion, révélation, images-chocs). Certes, il y eut après lui de nombreuses réussites, mais on peut les considérer comme d'habiles variations autour de ce canon. Soucieux du visuel comme ses confrères expressionnistes allemands, le réalisateur ne cherche cependant pas la stylisation des décors, aérant au contraire son récit par de vrais extérieurs, et préférant jouer sur le cadre, la lumière et surtout le montage. Il est tout simplement en train de parfaire un langage, celui du cinéma muet, et on a peine à imaginer l'effet qu'a pu avoir le film sur le public de l'époque. 

Nosferatu n'est cependant pas qu'un poème de l'effroi, le fantastique gothique se teinte également de romantisme et d'un sens du tragique. Je trouve ainsi la fin aussi belle qu'émouvante, l'idée étant quand même qu'Orlock n'est pas qu'un monstrueux suceur de sang mais est réellement tombé amoureux de la femme d'Hutter, se laissant littéralement consumer par la passion en oubliant de surveiller l'heure.




Der letzte Mann (Le Dernier des hommes), 1924
Incontournable sommet du cinéma expressionniste, où décors, personnages et mise en scène font corps. Rejettant les intertitres surexplicatifs et briseurs de rythme, Murnau use en effet de toutes les potentialités de la grammaire cinématographique, de la capacité de métamorphose d'Emil Jannings, et de la mobilité ahurissante de la caméra de Karl Freund pour réaliser une incroyable symphonie où tout fusionne. 

Contrairement au film précédent, et comme il le fera bientôt sur son splendide Faust, Murnau use ici à fond des trucages et des décors fabriqués en studio pour mieux plier le monde à sa vision. Et pourtant, le tour de force technique reste intelligemment au second plan, et ne nous fera jamais perdre de vue le tourment intérieur de ce dernier des hommes.

Film à la fois épuré et flamboyant, drôle et pathétique, beau et horrible, Der letzte Mann se hisse au rang de fable cruelle sur la déchéance, le mensonge du paraître et l'aliénation de la société moderne.



DOSSIER F.W. MURNAU :

23 novembre 2016

La Trève, 2016

La Trève, 2016
Une série créée par Matthieu Donck, Benjamin d'Aoust et Stephane Bergmans
1 saison de 10 épisodes
Avec : Yoann Blanc, Guillaume Kerbusch, Jasmina Douieb, Anne Coesens, Jérémie Zagba, Sophie Breyer...



Produite intégralement en Belgique pour la RTBF, La Trève est une excellente série policière, rafraîchissante par ses audaces et le soin accordé à tous les niveaux de fabrication (écriture, interprétation, réalisation). Elle a été diffusée cette année sur France 2, selon ce principe toujours aussi décourageant de soirées de trois épisodes à la suite, imposant par conséquent un visionnage en replay. 

Alors oui, le générique apparaît comme un joli plagiat de celui de True detective. Oui, l'atmosphère froide et angoissante de petite ville confinée au milieu des pins, ainsi que le rythme cotonneux sur lequel se déroule l'histoire rappellent Les Revenants. Et oui encore, le pittoresque du commissariat aux murs en lambris éveille le souvenir de Twin peaks. Mais le projet qui nous est proposé au final mérite mieux que ces faciles renvois, et on a connu des références moins dignes. Les images et paysages des Ardennes sont splendides, régulièrement magnifiés par de fascinants plans aériens. La mise en scène attentionnée et élégante de Matthieu Donck — cocréateur qui signe tous les épisodes de cette saison — ainsi que la qualité générale de l'interprétation servent ici un scénario qui se révèle formidablement malin et prenant. 


Le déroulement du récit joue de façon très efficace avec les nerfs du spectateur en lui balançant régulièrement sa dose de rebondissements et de cliffhangers, d'autant plus que tout le récit s'inscrit dans une narration à rebours dont on découvrira tardivement la raison d'être. Les auteurs nous font alternativement partager les points de vue des uns et des autres, laissant dans l'ombre ce qu'il faut pour faire jouer notre capacité à anticiper. Les personnages ne sont pas trop caricaturaux, pratiquement tous menant un double jeu, et la plupart se révèleront même très attachants, la série sachant doser avec justesse séquences dramatiques et touches d'humour.


L'enquête proprement dite assemble sous nos yeux les pièces d'un puzzle macabre, qui révèle progressivement un petit côté mécanique. En effet, on va en gros constater que chaque personnage a sa part de responsabilité (plus précisément de culpabilité). Mais au lieu d'aboutir à quelque chose de véritablement artificiel, ce procédé offre au contraire quelque chose de stimulant, le suspense étant maintenu jusqu'au bout, et chacun étant invité à renouveler ses hypothèses. Et c'est vraiment passionnant de voir comment chaque petite histoire s'imbrique petit à petit dans le tableau général, dressant un portrait assez désespéré des liens tissés au sein de cette petite communauté humaine. Il y a une vraie prouesse d'écriture là-dedans. Partant de là, il est évident que la révélation finale sera inévitablement décevante, mais le voyage aura été suffisamment captivant pour que l'on ne s'appesantisse pas trop sur cet ultime reproche, qui me semble être le lot de bien des polars.

17 novembre 2016

Cinema paradiso, Giuseppe Tornatore, 1989

Nuovo cinema paradiso (Cinema paradiso), Giuseppe Tornatore, 1989
Avec : Salvatore Cascio, Philippe Noiret, Marco Leonardi, Agnese Nano, Jacques Perrin...

Découvert à sa sortie en salle, Nuovo cinema paradiso est devenu pour moi une référence incontournable, un film-fétiche dans lequel je me complais à replonger régulièrement. Giuseppe Tornatore est parvenu à exprimer avec beauté, intelligence et émotion des thèmes universels qui me touchent au cœur. Son film est une déclaration d'amour fou au septième art, à ses métamorphoses (des burlesques muets à Antonioni), mais aussi à sa magie qui, au-delà de la rétine imprime notre mémoire. La dimension nostalgique devient le révélateur — au sens chimique du terme — de ce que le temps qui passe fait subir à notre identité, ce qu'il préserve comme ce qu'il enfouit.

Durant une nuit pluvieuse d'insomnie, dans son appartement froid de Rome, Salvatore va revoir toute sa vie défiler devant ses yeux, l'essentiel du film devenant donc la projection mentale de son existence, avec ce que cela implique de subjectivité. Un long flashback commence, qui nous emmène dans le village sicilien de son enfance, avec ses habitants caractéristiques de la comédie italienne auxquels on va prendre le temps de s'attacher : le curé qui, d'un coup de clochette, censure le moindre baiser échangé sur l'écran ; le communiste qui se fait snobber par tout le monde ; le bourgeois qui crache littérallement sur le peuple ; le nouveau riche qui finira par s'offrir la salle ; le fou qui garde la place du village (« La Piazza è mia ! »), etc. Et l'on va partager au fil des années l'évolution de ce tout petit monde, qui trace un évident portrait de l'Italie, son âme étant incarnée par la salle de cinéma, bientôt détruite. C'est de ce monde condamné que devra douloureusement s'extirper Salvatore, sacrifice nécessaire sur l'autel de sa carrière.

La photographie de Blasco Giurato sait parfaitement capter et varier les différentes ambiances des lieux, en fonction des besoins dramatiques de chaque scène. Salvatore Cascio, le môme qui joue Toto, est vraiment extraordinaire, plein de malice et d'émerveillement sincère. La relation très particulière qui le lie au projectionniste, vieux bougon génialement interprété par Philippe Noiret, fait tout le sel du film. On rigole beaucoup de ses facéties, filmées à hauteur d'enfant. Puisant à coup sûr à la source de ses propres souvenirs, d'où ce parfum d'authenticité, Tornatore livre un scénario vraiment inspiré où les scènes s'enchaînent avec une inépuisable variété. Mais derrière la drôlerie et le pittoresque dans la peinture de cette communauté de l'écran, derrière le récit initiatique d'un enfant qui cherche sa place, puis d'un jeune homme qui s'éveille à l'amour, se fait jour une profonde mélancolie. Parvenu à l'âge adulte, Salvatore a tourné le dos à son passé, son village natal, sa famille. Il apparaît à Rome comme un être ayant perdu toute chaleur humaine, ayant sans doute réussi socialement — on ne sait pas s'il est réalisateur ou producteur — comblé par le succès et les femmes mais manquant cruellement d'amour. Le spectateur l'ayant suivi dès son plus jeune âge ne peut que constater sa terrible perte de vitalité. Dans ce rôle marqué par la réserve, faisant ainsi passer beaucoup de choses par le regard, Jacques Perrin se montre formidablement émouvant.



Si je trouve le film aussi magnifique, c'est parce qu'il fonctionne ainsi davantage par l'évocation que par la diction. Il faut voir comment le réalisateur compose précisément chacun de ses plans, donne du sens au moindre mouvement de caméra, fait interagir décor et personnages, et surtout, comment il parvient à organiser cet ensemble par un remarquable travail de montage. Jouant sur la temporalité et le principe de l'évocation, chaque raccord devient particulièrement riche, qu'il soit visuel ou sonore (éclairs, cloches, cercueil, bobine). De même, chaque insert qui nous montre Toto adulte est réellement saisissant, révélant l'impact de souvenirs qui ressurgissent soudain avec une force insoupçonnée. 

Cinéaste brillant, Tornatore nous offre une série de scènes merveilleusement poétiques, comme celle où Toto attend, chaque soir pendant des mois, qu'il pleuve ou qu'il vente, que la jeune fille qu'il aime apparaisse à sa fenêtre. Le soir du nouvel an, dépité, il finit par s'en aller, et la caméra le filme alors qu'il s'éloigne dans la nuit, et que des assiettes sont balancées par les fenêtres tandis qu'éclate dans les cieux un feu d'artifice. Et que dire de la toute dernière scène du film, bouleversant climax que je considère personnellement comme une des plus belles jamais tournées ? Sans mots, uniquement via la projection lumineuse sur l'écran, c'est tout un passé oublié, fait de joies et de regrets, qui ressurgit et nous submerge.

Tous ces grands moments de cinéma sont sublimés par la musique de Morricone qui s'associe ici à son fils Andrea pour ce qui est une de ses plus belles partitions, en harmonie parfaite avec les émotions véhiculées par les images. Son Love theme me colle systématiquement des frissons. Qui d'autre que le compositeur de Once upon a time in America pouvait à ce point rendre palpable cette petite musique de la nostalgie et du temps perdu ?




Curieusement, après un tel film, j'aurais du suivre de près la carrière de ce cinéaste, qui continue à sortir régulièrement des films, malgré le marasme de l'industrie cinématographique italienne. Or à part le joli Marchands de rêves en 1995, qui semblait creuser la même veine passéiste, je n'ai jamais été particulièrement intéressé par le reste de son œuvre, comme si Cinema paradiso demeurait pour moi la rencontre avec un film et non avec un artiste.

Il existe un director's cut du film, plus long d'une cinquantaine de minutes, où Tornatore a pu réintégrer les scènes qu'il avait été contraint de couper lors de la sortie en salle. La chronologie kaléidoscopique est respectée, quelques ajouts sont disséminés dans la seconde partie où Toto est adolescent (notamment son initiation sexuelle avec la prostituée du village, personnage absent de la version cinéma), mais c'est surtout le troisième acte avec Toto adulte qui se voit considérablement enrichi. Son retour au pays natal va lui donner l'occasion de retrouver son amour de jeunesse, Elena, interprétée par Brigitte Fossey, qui avait donc été totalement sucrée du montage d'origine. Mettre en scène leurs retrouvailles était un pari risqué : comment en effet recréer la magie de cet amour en donnant à voir l'épreuve du temps sur son visage ? Tornatore s'en sort étonnamment bien, lors d'une scène qui lève le voile sur certains faits passés. Cela fait perdre un peu de mystère au film mais si on a aimé les personnages, la scène reste un moment appréciable. Elle est qui plus est visuellement très belle et pleine de pudeur, et par conséquent bien chargée en émotion.

Cela étant, quand bien même elle correspond à une version tronquée par rapport aux intentions initiales du metteur en scène, le montage d'origine conserve ma préférence. Il apparaît mieux rythmé et plus cohérent. Les nouvelles scènes ont de beaux moments mais m'ont parfois donné l'impression de nuire aux anciennes, de finissant presque par diluer la saveur d'un film qui fonctionne justement beaucoup sur l'allusion et le non-dit (non-montré). Il m'a notamment semblé que manquaient les quelques inserts de Toto adulte entre les flashbacks, que je trouvais justement pleins de force. Pour les amoureux du film, cela reste une aubaine, mais à titre de curiosité uniquement. Mais s'il s'agit de découvrir le film, mieux vaut en rester à la version cinéma.


Toute la magie du film en trois minutes... :