20 avril 2018

Jean-Paul Dubois : 2 romans

Une vie française, 2004
Ce n'est pas sa faute mais j'ai un peu de mal à retenir le patronyme vraiment trop passe-partout de cet auteur toulousain, qui compte à son actif pas mal de textes adaptés au cinéma (de Kennedy et moi au Fils de Jean). Transposé pour sa part en téléfilm, Une vie française relève d'une belle et grande ambition, puisque son sujet est, comme son titre l'indique, celui d'une vie. Vie d'un homme dont les principes ont été en osmose avec les idéaux de mai 68, et qui nous raconte ici ses années de formation, ses amours, ses coups de bol, son regard sur la société française de la Ve république. Les chapitres portent et égrènent ainsi les noms des présidents successifs, jusqu'au début des années 2000, marqueurs de leur époque. La dimension retrospective est aussi captivante que pertinente, sans pour autant réduire le récit biographique à n'être qu'un simple prétexte. De ce point de vue-là, j'y ai retrouvé un peu le même plaisir qu'avec le Houellebecq des Particules élémentaires.

C'est le genre de bouquin dont il n'est pas évident de vanter les qualités. Car bien plus que le fond, c'est la lecture elle-même qui va provoquer l'expérience, le style étant un régal, élégant mais sans tomber dans la préciosité. Et le fait de partager toutes les existences mises ici en scène finit par devenir très émouvant, comme ça peut l'être chez un James Salter et ses patientes constructions. C'est toujours raconté à la première personne, et on est souvent tenté de croire que l'auteur y a mis beaucoup de lui-même (plus ou moins la même génération que le protagoniste, toulousain également). Ici encore, le prix Femina s'affirme comme un label fiable pour juger de l'importance d'un livre.




Vous plaisantez, monsieur Tanner, 2006
Amusante — ou terrifiante selon la sensibilité du lecteur aux soucis évoqués — chronique où le narrateur raconte étape par étape, en une suite de très courts chapitres, ses déboires avec des artisans du bâtiment, embauchés pour restaurer la vieille bicoque dont il a hérité. Il met lui-même la main à la pâte, et ne fait que constater l'inconscience, la bêtise, l'absence de professionnalisme des gars qu'il a eu la malchance de choisir. Pas un pour rattraper l'autre, des moments d'espoirs vite suivis de désespérants retours à une réalité sans pitié.

Au fur et a mesure que la maison reprend forme, entre deux désastres, s'étoffe ainsi une galerie de portraits souvent savoureux. C'est inspiré, le style est fluide, mais sans aller jusqu'à dire que ça relève de la plaisanterie, le texte n'a cependant pas vraiment d'autre ambition que d'être un récit récréatif, ne s'élevant pas vraiment au-dessus du registre de l'anecdotique. Une récréation entre deux romans plus ambitieux ?

12 avril 2018

Le Cinéma de Roberto Rossellini IV. 1960-1971

Era notte a Roma (Les Évadés de la nuit), 1960
Le film peut sans problème occuper sa digne place dans le sillon pourtant déjà bien creusé par Rossellini avec ses premiers films néoréalistes tournés au cœur du drame de la Seconde guerre mondiale (Paisà, Rome ville ouverte, Allemagne année zéro). Même esthétiquement, c'est du même tonneau. À vrai dire, j'ai été surpris de découvrir après coup qu'il datait de 1960, tant on a vraiment l'impression de vivre une actualité encore brûlante pour l'Italie, y compris dans l'aspect technique du film.

Le cinéaste fait un nouveau portrait absolument sublime de femme forte (magnifique Giovanna Ralli), sans aucun angélisme. Ce n'est évidemment pas innocent si il nous la fait d'abord apparaître sous les traits d'une nonne avant de révéler qu'il s'agit d'un jeu de dupe et qu'à ce stade pour elle, face aux nécessités cruelles de la guerre et de ses privations, la fin justifie les moyens. Car même si la victoire des Alliés est imminente, l'avenir reste incertain et la botte fasciste n'a pas l'intention de se retirer. Les personnages vont véritablement être acculés, sommés de choisir puis d'assumer ces choix, au prix de tragiques sacrifices.

J'ai été un peu gêné au début par les interprétations plutôt mollassonnes des trois officiers étrangers en cavale, qui de façon improbable conservent leurs tenues militaires alors qu'ils devraient rester discret. Mais en travaillant une nouvelle fois sur la durée (le film fait plus de 2h), Rossellini réussit à nous faire partager les existences de ce petit communauté, dont les relations vont évoluer au fil des mois, où la vie reprendra même parfois ses droits, petite lueur de joie au sein d'une sombre époque (très belle soirée de Noël). Un peu à l'image du personnage de Renato Salvatori, irrésistible et drôle, et comme échappé d'une comédie italienne, mais pas ridicule pour autant. Le film prend ainsi les proportions d'un vaste tableau, touchant d'humanité. L'amitié entre les trois soldats américain, anglais et soviétique est en soi une ode courageuse à la fraternité et à la paix, surtout pour le public de 1960.




La Prise de pouvoir par Louis XIV, 1966
La chronique de ce téléfilm tourné par Rossellini pour l'ORTF, mais distribué en salle en France, a été précédemment publiée sur DVDClassik...
















Socrate, 1971 
Produit par la RAI dans la continuité des productions télévisées pédagogiques de Rossellini, et précédant ses Pascal et Descartes, ce téléfilm pêche un peu par son manque de moyens. Pour figurer l'antique Athènes, le réalisateur est contraint d'utiliser un pauvre village espagnol aux maisons de pierres bien anachroniques. Il y a bien une esplanade avec des temples à colonnes et une maquette du Parthénon, mais dès que les personnages s'éloignent un peu, le paysage ne dupe personne. Détail amusant, certaines maisons ont été repeintes entre deux scènes pour donner l'illusion d'un autre lieu. Les quelques plans de foules sont eux aussi bien rigolos quand on s'attarde sur le manque de conviction des figurants aux arrières-plans (si on est un spectateur un peu pervers). 

Évidemment, pour Rossellini comme pour Pasolini approchant le monde antique, le faste de la reconstitution n'est pas la préoccupation première. L'essentiel est bien dans le texte et les dialogues, dans la transmission des idées, d'une voix. Aidé de son fidèle historien Jean-Dominique de La Rochefoucauld, Rossellini choisit de raconter les derniers jours du philosophe grec, faisant ainsi le point sur son enseignement, et reconstituant scrupuleusement son procès et sa mort, entouré de ses disciples aimants. J'ai bien aimé la caractérisation du protagoniste, qui correspond bien à l'idée que je m'en fais : un type qui finit toujours par confronter ses interlocuteurs à leurs contradictions, aux paradoxes de leur pensées, et les voyant quitter ces conversations bien agacés. La situation politique de l'époque — le "siècle de Périclès" — est abordée mais ça reste assez complexe et il faut rester bien concentré pour espérer tout suivre. Il s'agit néanmoins d'une œuvre rare et au final tout à fait convaincante, d'autant plus qu'il n'existe à ma connaissance aucune fiction spécifiquement consacrée au vénérable philosophe.


DOSSIER ROBERTO ROSSELLINI :


10 avril 2018

Le Cinéma de Roberto Rossellini III. 1954-1959

Viaggio in Italia (voyage en Italie), 1954
Film fondateur d'une écriture cinématographique moderne. Le réalisateur s'affranchit des exigeances et des règles dramaturgiques, invente un langage inédit grâce à une méthode ou une absence de méthode qui tiendrait presque de l'impro jazz. J'ai rarement eu autant l'impression de plein construit sur du vide, de mise en scène pensée sur la révélation de l'invisible. Et la lecture est d'une limpidité, d'une grâce profonde et belle. Le trouble qui s'empare de Bergman et de Sanders lorsque ce dernier revient de nuit, après plusieurs jours passés à Capri loin de sa femme, se communique pleinement au spectateur. 

Rossellini parvient à pleinement retranscrire l'intimité du couple jusque dans des scènes de foules. Même lorsque les personnages sont noyés lors de soirées mondaines, courtisés ou courtisans, on ressent comme un fil invisible qui continue de les relier l'un l'autre. Jouant sur le choc des cultures, Viaggio in Italia permet enfin à Ingrid Bergman de s'exprimer en anglais, tandis que les personnages italiens conversent avec elle avec leur accent bien dépaysant. Et j'adore ces détails complètement anodins en apparence, comme lorsque Bergman s'efforce maladroitement d'enrouler ses spaghettis autour de sa fourchette.




Angst (La Peur), 1954 
Dernier film qu'aura tourné Roberto avec Ingrid Bergman, en Allemagne et en allemand, adaptant une nouvelle de Stefan Zweig. La "peur" du titre, c'est celle de la femme adultère face à son mari, courant après ses mensonges tandis qu'une rivale la fait chanter. Avec ce faux polar, Rossellini scrute au plus près les bouleversements des visages, révèle la cruauté de ces jeux d'adulte. Rossellini va à l'essentiel et pourtant le drame nous est donné dans toute sa complexité, et toute son absurdité. La scène finale est un sublime moment.

Le film est un sommet d'épure, glaçant dans sa forme comme dans ses péripéties. Certaines images et situations donnent l'impression de sortir d'un mauvais rêve, sentiment bien renforcé par la partition de Renzo Rossellini, riche en percussions. La caméra semble ne jamais lâcher ses personnages. Quasiment chaque scène est filmée en un seul plan, aux mouvements savants, donnant une force incroyable aux performances des acteurs. Un très grand film, assurément, achevant un cycle de cinéma unique et essentiel. Détail amusant, l'apparition éclair de Klaus Kinski, poète déclamant ses vers sur l'estrade d'un cabaret.




ll Generale Della Rovere (Le Général Della Rovere), 1959
Remarquable film. Il faut reconnaître que Rossellini a bénéficié ici d'un formidable scénario, à la fois très simple (presque théâtral puisqu'il s'agit de jeux de masques) et très riche par ses pistes de réflexion. On passe presque du polar au film de prison, mais c'est avant tout le chemin vers la grâce que filme une nouvelle fois le cinéaste. Le film trace le portrait d'un homme, observé méticuleusement, presque "entomologiquement" — donc impitoyablement. On assiste au destin tragique de cet escroc, profiteur de guerre, soit un crime bien ignoble dissimulé sous les atours du beau-parleur séducteur. De Sica incarne merveilleusement ce personnage très dérangeant par son ambivalence, avec une sorte de candeur dans l'immoralité qui fait qu'on se retiendrait presque de le juger. 

C'est pourtant un tricheur presque de nature, puisque son dossier nous apprendra qu'il a commencé très tôt. De pathétique il deviendra magnifique en finissant par endosser le destin d'un autre, par se hisser à la juste hauteur, presque contraint, dernier sursaut d'une humanité dont il s'était jusqu'ici bien passé. Comme si paradoxalement, enfin pris au jeu il n'était plus possible pour lui de tricher.

Les plans de rue, la prison sont des décors de Cinecittà, et il y a une certaine bizarrerie à voir un Rossellini tourné en studio, comme pour appuyer le fait qu'on ne s'inscrit plus dans le néoréalisme (déjà loin). Mais on n'est pas pour autant dans la fable distanciée. Le cinéaste se montre au contraire soucieux de peindre des personnages aux préoccupations très concrètes, jusque dans cet officier nazi qui n'a rien du méchant de cinéma, dénué au contraire de sadisme, et presque désireux d'en finir au plus vite avec une situation qui ne le ravit pas. Ici encore, il est toujours question du sens, voire de la nécessité de l'engagement, illustré par des scènes très fortes, telle celle des prisonniers réunis dans la cellule et s'angoissant de ce qui les attend, interrogeant leur conscience, nous renvoyant le miroir de notre condition.


DOSSIER ROBERTO ROSSELLINI :

7 avril 2018

Le Cinéma de Roberto Rossellini II. 1948-1952

L'Amore, 1948
De Paisa', à RoGoPaG, le talent de Rossellini s'est régulièrement prêté au format court. Amore compile deux moyens-métrages avec pour seule cohérence la mise en vedette d'Anna MagnaniLe second segment écrit par Fellini est auréolé d'une belle réputation, mais je n'ai pour ma part eu l'occasion de ne voir que le premier, mise en image d'un texte que j'adore, La Voix humaine. Ce monologue somptueux de Cocteau fait du spectateur le témoin troublé de la conversation téléphonique d'une femme avec l'homme qu'elle aime encore et qui va bientôt rompre. 

Jouant des contraintes du huis-clos et du temps réel, la caméra prima donna de Rossellini fait ainsi jeu égal avec la diva au sommet de son art. L'exercice de style est bluffant, mais ne s'exerce jamais au détriment des émotions vraies et puissantes de la protagoniste, impitoyablement scrutée dans sa détresse comme dans ses égarements pathétiques. Le résultat prend évidemment d'autant plus à la gorge que cette fin d'une liaison apparaît inévitablement comme le douloureux écho de celle qui unissait l'actrice au metteur en scène qui la dirigeait ici une ultime fois. Fierté du cinéma italien, le couple qui connut la gloire internationale ensemble tournait ici la dernière page d'une fructueuse collaboration. Du travail d'orfèvre.




Stromboli, terra di Dio, 1950
D'une femme, l'autre. En plus d'avoir fait le bonheur des paparazzi et scandalisé le public américain, la rencontre Rossellini / Bergman va clairement faire entrer l'œuvre du cinéaste dans une nouvelle période. Les films qu'ils ont tournés ensemble me sont particulièrement chers, étranges et vrais, beaux et émouvants, diamants qui continuent à servir de phare pour plusieurs générations de cinéastes sans pour autant leur faire de l'ombre. 

La terre italienne est toujours là — présente jusque dans le titre originel — et le réalisateur ne renie en rien l'héritage néoréaliste dans son approche des personnages. Mais le discours change, et certaines préoccupations existentialistes qui étaient déjà présentes autrefois mais seulement en filigrane, s'affirment ici pleinement. Au milieu de la vie rude des pêcheurs, errant entre effroi et dégoût sur une île inhospitalière, le personnage de Bergman est ce poisson hors de l'eau progressivement contraint de lever la tête. Mais bien plus qu'une lutte, c'est le salut dans l'abandon qui filme le réalisateur. Un sentiment qui se joue au plus profond de l'âme, une épiphanie qui ne doit rien au dogme religieux. Ce que la critique et le public de l'époque eurent certainement du mal à avaler.




Europa' 51 (Europe 51), 1952
Loin de se ranger, Rossellini enfonce le clou, trouvant en Bergman l'incarnation idéale de ces héroïnes violemment confrontées à leur destin. Anticipant le fond de commerce d'AntonioniEuropa'51 commence comme un film sur l'incommunicabilité du couple, et sur sa relation à l'enfant. Rossellini développe des situations qui pourraient presque verser dans la caricature, avec cette peinture sévère de la haute bourgeoisie, où Bergman se montre plutôt à l'aise, jouant clairement avec l'image patiemment forgée par Hollywood. 

Le basculement dans une autre dimension apparaît alors d'autant plus fort et surprenant, ouvrant sur une quête de la grâce et une émotion inespérée. C'est un nouveau chemin de croix qui prolonge en quelque sorte sur un autre terrain le parcours de l'héroïne de Stromboli. Le plus impressionnant ici encore, c'est la façon dont le réalisateur prend sont temps pour développer les ramifications de son intrigue, et faire accepter la logique de son dénouement. Encore un bouleversant chef-d'œuvre, d'une audace désarmante.



DOSSIER ROBERTO ROSSELLINI :

30 mars 2018

Le Cinéma de Roberto Rossellini I. 1945-1948

Roma città apperta (Rome, ville ouverte), 1945
Un film qui me laisse complétement interloqué par le destin tragique de ses personnages, la subtilité et la richesse du scénario (co-signé par Fellini) et l'inspiration de la mise en scène. Situant son film dans la réalité et le présent les plus immédiats, Rossellini a su trouver le ton juste. Inquiet et léger au début — on y relévera même quelques notations comiques liés notamment à la figure du prêtre — le ton du récit va devenir de plus en plus sombre jusqu'à culminer dans l'horreur. Cette progression amène à une dernière demi-heure qui laisse le spectateur vraiment bouleversé. Il faut voir comment le réalisateur nous fait éprouver la violence des tortures en recourrant à des ellipses qui ne minimisent en rien leur caractère atroce, au contraire. Et puis cet inoubliable dernier plan qui nous montre les enfants redescendre, soudés, vers l'horizon de la ville, symboles de l'avenir d'un pays à reconstruire.

Par son courage et sa dimension romanesque, le film se montre incroyablement audacieux, bien moins frileux que le cinéma français dans sa capacité à braquer le regard sur le complexité de sa propre Histoire. On peut gloser autant qu'on veut sur la théorie du néoréalisme, mais les conditions matérielles précèdent ici les intentions. Quand Rossellini tourne Rome ville ouverte, l'Italie est en ruine et il la filme dans sa plus brûlante actualité. Techniquement le tournage en studio est tout simplement impossible, construire des décors coûte cher, de même que payer des acteurs. La caméra n'a pas d'autre choix que de descendre dans la rue, au cœur d'un pays qui a vécu autant de drames que d'histoires dignes d'être racontées. Bref cette esthétique se lie avant tout à une nécessité matérielle. Vues les conditions de tournage, le matériel ne pouvait être de bonne qualité, Rossellini bricole avec des bouts de pellicule glanés ça et là. Le résultat donne l'impression d'assister à l'Histoire en marche. Tout est vrai, mais la vérité est un mensonge.




Paisa', 1946
Une oeuvre admirable construite en six épisodes, témoignant déjà de ce goût si particulier des Italiens pour le film à sketch. Mais contrairement à la majorité de ce type de production, Paisa' ne m'a jamais semblé souffrir d'un déséquilibre. Chaque sketche est aussi différent que pleinement complémentaire, l'ensemble aboutissant à un modèle de cohérence et de justesse. Fellini est ici encore présent, assistant Rossellini au scénario et à la mise en scène.

Paisa' fait le constat implacable et honnête d'un espace et d'un temps précis : l'Italie au temps de la Libération. De segment en segment, la caméra du cinéaste remonte le pays et dresse un portrait assez large du paysage italien face aux soubresauts de l'Histoire. Des marécages du Pô à la Sicile, de Naples à Rome, en passant par Florence, Rossellini filme autant de situations qui se lient à cette période particulière dans une guerre, tant du côté de la population que des armées, ennemis et alliés. Comme dans Rome ville ouverte et Allemagne année zéro, on reste estomaqué par cette impression de vérité, de captation de faits quasiment dans leur actualité la plus douloureuse, et par l'authentique richesse cinématographique de l'ensemble, des personnages, des séquences et de leur mise en forme, où la dimension documentaire ne se fait jamais au détriment de la justesse romanesque et même de la poésie. Superbe.





Germania anno zero (Allemagne année zéro), 1948 
Film impressionnant par son refus total des artifices. Tournant en Allemagne, en langue allemande, Rossellini ne cherche ni les facilités ni le confort, osant s'intéresser au destin des vaincus. Il dresse avec une acuité sidérante le portrait d'une enfance, d'une époque, d'un peuple, mélangeant le drame — la trame narrative du film, extrêmement concise — et le réalisme documentaire avec ces prises de vues dans les ruines de Berlin, d'une valeur inestimable. Le spectateur assiste fasciné à cette lutte pour la vie au milieu du chaos. Comment ne pas être étreint par l'émotion, lorsqu'on voit le jeune Edmund, gamin entouré d'horreur et de desespoir, retrouver le temps d'une parenthèse des gestes et des jeux d'enfants, et se demander s'il en a encore le droit. 

Un film digne, intelligent et évidemment profondément triste. Peut-on être plus en prise avec l'actualité, percevoir à ce point le poids du passé, les défis du présent et les incertitudes du futur ? Je ne vois pas d'équivalent à ce qu'a réussi ici Rossellini, et si le film a tant tourné dans les classes d'Histoire c'est à mes yeux à juste titre.

27 mars 2018

Battlestar Galactica, 2004-2009

Battlestar Galactica, 2004-2009
Une série créée par Ronald D. Moore
4 saisons de 73 épisodes
Avec : Edward James Olmos, Katee Sackhoff, Jamie Bamber, James Callis, Grace Park, Mary McDonnell, Michael Hogan, Tricia Helfer...



Pour le meilleur comme  pour le pire, le succès du Star wars de 1977 a profondément bouleversé le monde du showbusiness, de Hollywood à Rome en passant par Istanbul ou Rio. Retrouvant les faveurs du grand comme du petit écran, la science-fiction devenait un temps la nouvelle poule aux œufs d'or aux yeux des producteurs. Certains s'y cassèrent néanmoins les dents. J'ai personnellement suivi d'assez loin des séries comme Battlestar galactica, Buck Rogers (deux créations de Glen A. Larson) ou L'Âge de cristal. Sans doute que ces titres connurent moins de rediffusions que, dans le même genre, Star trek ou La Planète des singes. Par tout ce qu'elle implique en terme de moyens techniques (conception et fabrication des décors, costumes et accessoires, effets spéciaux), la S.F. risque vite de faire pâle figure à la télévision. L'intelligence des scénarios et le charisme des personnages devaient alors palier le manque de moyens, poussant néanmoins à rentabiliser un maximum les investissements, par exemple en recyclant des plans (ce que faisait encore Neon genesis evangelion en 1995) ou en réunissant plusieurs épisodes pour une sortie salle. Même une série comme Cosmos 1999 qui bénéficiait pour son époque de moyens confortables n'échappe pas aujourd'hui à l'imagerie désuète qu'on associe à ces productions. L'ambition des showrunners n'était pas en cause, mais il faudra véritablement attendre le XXIe siècle et le triomphe du modèle HBO (Rome, Boardwalk empire) pour qu'on commence à donner des budgets de superproduction à des épisodes de série TV.



Faisant fi de toute nostalgie liée à la série originelle, le reboot de Battlestar galactica fera donc une arrivée fracassante en 2004. On me l'avait déjà vanté à l'époque, et j'avais surtout retenu cette idée très forte d'une humanité qui doit sa survie à une technologie obsolète. Le pilote et les 2 premières saisons offrent un spectacle ambitieux et riche en émotions. La volonté de renouveller le genre par un surcroît de réalisme est payante (le silence relatif de l'espace intersidéral, les cadrages à la volée lors des batailles galactiques). La qualité des effets spéciaux est de même assez ahurissante. C'est du vrai space opera, et j'aime beaucoup le fait qu'on s'intéresse en plus des conséquences politiques à des problèmes triviaux comme les questions de ravitaillement et de logistique. La réflexion sur l'humain et la machine progresse intelligemment, donnant parfois lieu à des situations assez vertigineuses. Il est finalement pas mal question du pouvoir de l'amour, et je trouve que c'est amené de telle sorte que ce n'est jamais mièvre. C'en est parfois même déchirant.



On voit se démener une foultitude de personnages aux relations complexes et au destin douloureux, et qui évoluent de manière crédible. Les acteurs sont bons, bien creusés pour offrir une complexité qui les rend tantôt attachants, tantôt detestables, soit humains. Ressucité de Blade runner, Edward James Olmos fait un peu figure de parrain légitimant l'entreprise, et en impose en amiral, père de substitution évident pour un équipage d'orphelins. La féminisation de Starbuck est une autre idée géniale qui permet à Katee Sackhoff de composer un inoubliable personnage. La production n'échappe pas à d'occasionnels gonflages artificiels de péripéties pour alimenter le feuilleton, mais il y a suffisamment de situations fortes et de personnages intéressants pour que ça ne devienne pas pesant.


Malheureusement, l'intérêt réel pour la série s'est pour moi tristement essoufflé sur les saisons 3 et 4. J'ai vraiment eu la désagréable impression que les auteurs n'avaient plus aucune idée de ce qu'ils voulaient raconter. Comme s'ils s'étaient retrouvés embourbés par le postulat qu'ils avaient eux-mêmes créés à la fin de la saison 2, préférant alors tenter de remettre les compteurs à zéro quitte à faire du surplace. Dans un récit qui traite des notions de destin et de prophétie, j'espérais un déroulement ultra-solide, avec chaque épisode pensé comme une pièce essentielle d'un puzzle en attente d'être révélé. Je n'ai rien contre les épisodes loners, mais là ça s'accumule sans faire illusion. Les personnages semblent tâtonner laborieusement. On finit par se désintéresser de ce que cherchent à obtenir les Cylons, qui ne cessent de changer d'avis, de déblatérer à base de phrases creuses qui croient en jeter. Il y a heureusement encore de beaux sursauts dans l'interprétation et quelques répliques fortes — c'est la force d'un casting réussi — avec une vision de l'humanité toujours d'une implacable noirceur, et quelques scènes spectaculaires qui réveillent un peu l'intérêt, dont un final heureusement loin d'être indigne.

Du coup, c'est dommage mais je reste sur un sentiment de rendez-vous manqué, la faute à un dégonflement quasi total de mon intérêt pour une histoire qui se retrouve délayée de façon impardonnable au cours de cette troisième saison. Alors que je trouvais au départ le show franchement bluffant et spectaculaire, le fait de finir sur une note aussi décourageante fait que je conserve aujourd'hui un souvenir dépité de ce reboot, en fait dramatiquement plombé par des saisons trop riches en nombre d'épisodes.