21 février 2016

John Ford : three films


Drums along the Mohawk (Sur la piste des Mohawks), 1939
Un film historique d'une richesse étonnante, visuellement splendide, tant dans l'usage du Technicolor que dans ses décors, ses paysages et ses cadrages. C'est une sorte de pré-western qui raconte la vie périlleuse des pionniers du Far West, sur fond de guerre d'indépendance. Ford accompagne ses personnages avec beaucoup de chaleur et c'est passionnant de voir le très beau couple formé par Claudette Colbert et Henry Fonda balloté au fil des ans entre l'espoir et le désespoir, passant de la petite à la grande Histoire grâce à un scénario qui sort pas mal des conventions hollywoodiennes, dans sa construction comme dans ses caractérisations. 

Chaque scène se permet le luxe d'offrir presque un genre cinématographique en soi, variant les atmosphères et déjouant les attentes : l'aventure, le fantastique, le drame, la romance, la comédie et l'action se mélangent ainsi dans une surprenante harmonie qui paraît évidente mais qui ne peut être que le fruit d'une parfaite maîtrise de ses moyens. Et le réalisateur n'hésite pas à l'occasion à montrer la violence dans toute son horreur, l'attaque finale du fort étant à ce titre particulièrement impressionnante. Et que dire de ce long monologue de Fonda qui raconte la guerre sans que jamais Ford éprouve le besoin de nous la montrer, moment superbe et mémorable. Bref, spectacle aussi riche qu'éblouissant, le film offre ainsi au spectateur de quoi s'extasier.






Three Godfathers (Le Fils du désert),1948
Un western assez étonnant par sa dimension religieuse qui se révèle au fur et à mesure du récit. Ça commence en effet de façon aussi classique qu'efficace avec un sympathique trio de braqueurs de banque pas vraiment méchants, mené par John Wayne. Poursuivis par le shérif et ses adjoints, ces trois copains vont se retrouver à errer dans le désert avant de recueillir un bébé. Ford nous propose alors une relecture assez gonflée de la Nativité, avec autant d'humour que de spiritualité. Le Duke entreprend alors un véritable chemin de croix, éprouvant et réellement fascinant. Superbes images de cette quête à travers le désert, dépeignant la lutte pour la moindre gorgée d'eau.

J'ai cependant trouvé la conclusion peu satisfaisante, s'attardant sur des questions qui se révèlent tristement très terre à terre, et par conséquent bien moins intéressantes que tout ce qui a précédé. Bref, un film bien singulier, dont la trame a été adaptée de nombreuses fois au cinéma, parfois avec bonheur comme le magnifique Tokyo godfathers de Satoshi Kon. Ford lui-même en avait réalisé une version en 1919 avec Harry Carey Sr. Et dans ce film de 1948, qui lui est dédié, c'est le fils qui reprend le rôle du père.




The Quiet man (L'Homme tranquille), 1952
Aaahh... Moi aussi je veux refaire ma vie avec une belle rousse dans les verts pâturages irlandais, une pinte de bière brune à la main... Ford recompose ici l'Eire de ses rêves avec des paysages véritablement féériques, dans un Technicolor une nouvelle fois flamboyant, dominé qu'il est ici par le vert des gras pâturages. On sent le cinéaste plus à l'aise que jamais dans sa peinture d'une communauté pleine de drôlerie, gentiment comploteuse, entre chansons de comptoir et blagues d'ivrognes. Au milieu de ça, le Duke promène sa nonchalence américaine, tentant de trouver sa place au cœur de traditions qu'il ne comprend pas toujours.

Le film distille une euphorie quasi permanente, entre les scènes de séduction anticonventionelles au possible entre Wayne et O'Hara, la somptueuse course de chevaux sur la plage, la baston homérique avec Victor McLaglen — qui dut inspirer Eastwood pour le final de Ça va cogner — des répliques souvent salées sur la consommation effective du mariage (et cette géniale dernière réplique inaudible, chuchotée par O'Hara dans le creux de l'oreille). Le film est en fait constamment et malicieusement rempli de clins d'œil au spectateur, qui désamorcent sans cesse le sérieux auquel pourrait prétendre le récit, donnant un côté bigger than life au comportement des personnages. Et puis on y retrouve la scène à laquelle Spielberg rendait génialement hommage dans E.T. the extra-terrestrial. On pourrait citer également le flashback qui montre Wayne sur le ring, plastiquement superbe. Du Scorsese avant l'heure avec cette utilisation des flashes et du gros plan. Même la musique de Victor Young offre à l'occasion de très belles orchestrations. Voir L'Homme tranquille s'apparente ainsi à un vrai beau voyage, où les émotions sont reines.


17 février 2016

Walt Disney pictures presents : Pixar (2006-2010)

Cars, John Lasseter, Joe Ranft, 2006
Lorsque j'ai pris connaissance des premiers visuels, j'ai été quand même un peu atterré du concept, avec ces bagnoles anthropomorphisées. La logique aurait voulu qu'on situe leur yeux au niveau des phares, mais là les designers ont préféré repenser le pare-brise en y greffant des pupilles. Le plus absurde étant sans doute la présence de portes qui n'ont évidemment aucun sens étant donné que les humains n'existent pas. J'ai bien conscience des limites de ce genre de remarques, mais c'est que je n'ai pas cessé d'être embarrassé par l'absurdité du résultat. Ce qui est beaucoup plus sympa, en revanche, c'est qu'en sortant de la salle et en me retrouvant en pleine ville, j'ai été très agréablement troublé par la vision de la circulation automobile. Soudain, toutes les voitures croisées m'apparaissaient sous un jour nouveau et rigolo.

Même si je suis pas du tout dans le trip tuning et sport auto, ce concept des voitures de courses apparaissait comme un terrain de jeu idéal pour que les animateurs exploitent toutes les possibilités de représentation de la vitesse et des mouvements d'inertie. Passée la scène d'ouverture spectaculaire et pleine de promesse, je dois dire que j'ai suivi le film sans enthousiasme débordant. L'histoire en elle-même est non seulement sans surprise, mais même les gags, qu'ils soient visuels ou qu'il s'agisse des vannes balancées par les personnages m'ont semblés un peu pauvres, très loin du mordant irrésistible des autres Pixars. Évidemment, visuellement ça reste bluffant et mon regard se baladait dans tous les coins de l'écran pour se repaître de la finesse des détails, du réalisme des textures (le film bénéficiant vraiment du rendu de la projection numérique). J'étais quand même content de reconnaître la voix d'Owen Wilson, mais au final ce Cars est certainement avec Finding Nemo, le Pixar qui m'a le moins botté, malgré les revisions. J'attendais sans doute trop du retour de Lasseter aux manettes d'un long-métrage, lui qui restait pour moi LE patron, sur un projet dont il avait affirmé qu'il lui tenait à cœur depuis longtemps, et qui semble finalement dépassé en inspiration par ses élèves.





Ratatouille, Brad Bird, 2007
Contrairement au titre précédent, l'annonce de ce projet follement original chapeauté par Brad Bird si vite après la réussite de The Incredibles avait immédiatement soulevé mon enthousiasme. Porté par un rythme effréné, le scénario est riche de qualités, aussi intelligent qu'évident par les thèmes qu'il aborde, passant gracieusement d'un acte à l'autre, en mélangeant plein d'éléments sans jamais que cela soit indigeste. Il y est question de transmission et de destin à accomplir, le film prenant la forme d'un jeu de cache-cache permanent source de gags aussi inventifs que savoureux. 

Le film présentait l'audacieux défi d'avoir à faire ressentir et partager au spectateur odeurs et saveurs. Le résultat est formidablement convaincant, les artistes étant parvenus à magnifier ainsi les aliments, par de riches effets de texture et de lumière. L'harmonie entre vue et émotion culmine évidemment dans l'exquis flashback final du critique gastronomique, retrouvant sa Madeleine de ProustEt l'on se délectera pareillement de cette reconstitution d'un Paris rêvé, tel qu'il pouvait agréablement apparaître dans le studio employé par Blake Edwards pour Victor/VictoriaOn imagine sans doute mal le degré d'exigence imposé par un tel film tant le résultat semble couler de source. Michael Giaocchino n'est pas en reste, pimentant sa partition d'un accordéon sans jamais tomber dans le cliché, demeurant au contraire sur les hauteurs de l'élégance.





Wall-E, Andrew Stanton, 2008
La première-heure est un pur chef-d'œuvre, nouvelle prouesse d'animation et de mise en scène. Tout passe par le jeu de mime de cette boîte de ferraille qui atteint une expressivité phénoménale, sans jamais perdre l'aspect mécanique de sa gestuelle et de son regard. Visuellement, on atteint un réalisme encore jamais vu, et au sein d'un écran en cinémascope fourmillant de détails, le spectateur contemple, fasciné, les ruines d'un monde qui est le sien. Cette vision désolée d'une Terre dévastée se révèle aussi poétique que terrifiante.

Le choc provoqué par le basculement dans le monde des humains au deuxième acte est très efficace, mais fait inévitablement perdre au film de sa puissance, le faisant en quelque sorte retomber dans un dispositif finalement très conventionnel, balisé. L'efficacité est incontestable, mais l'émotion n'est plus au rendez-vous et si l'on continue à s'amuser de la visite du paquebot de l'espace, on reste avec le sentiment d'avoir perdu quelque chose en route.




Up (Là-haut), Pete Docter, Bob Peterson, 2009
Le premier quart-d'heure du film, sans paroles, accéléré de la vie amoureuse d'un couple, confronté à ses rêves, à la réalité, aux tournants de la vie, est un petit bijou qui me laisse le souffle coupé à chaque fois. Sommet d'émotion qui ne sera plus atteint, le film déroulant ensuite une histoire très originale, certes, mais pas vraiment passionnante, dans un environnement qui cesse malheureusement vite d'être dépaysant. Le paysage de désert minéral a beau être authentique, il apparaît esthétiquement assez pauvre. Le spectacle reste amusant, mais c'est déjà un autre film d'aventures, au déroulement relativement attendu, avec des personnages de méchants plutôt stéréotypés. 

On se retrouve donc avec le même syndrome que sur Wall-E, à savoir un récit profondément déséquilibré par une structure en deux parties ne fonctionnant pas du tout sur le même registre. Cela reste fort heureusement de la belle ouvrage, bien rythmée, et les artistes du studio parviennent une nouvelle fois à nous captiver. Rien que pour cette audace d'avoir mis sur le devant de la scène un protagoniste du troisième âge, allant à l'encontre de toutes les convenances marketing de l'industrie cinématographique, les auteurs conservent mon respect.




Toy story 3, Lee Unkrich, 2010
Tous les éléments fondamentaux qui faisaient la réussite de Toy story 1 et 2 vont parvenir à être portés encore plus haut à l'occasion de ce troisième volet, qui propose sans doute parmi les images les plus fortes de la trilogie. C'est peu de dire que ce film ne semblait pas s'imposer au prime abord, Lasseter et ses scénaristes ayant donné l'impression d'avoir déjà épuisé le sujet. Et pourtant, le résultat offre un ravissement total, du début à la fin.

Blindé d'idées, parvenant à trouver un prolongement justifié au devenir des personnages et à étendre encore leur univers, les auteurs font vite disparaître la crainte d'avoir affaire ici à une suite opportuniste. La franchise reste considérée comme leur trésor, et il est clair qu'ils n'envisageraient pour rien au monde de lui faire perdre de son aura en l'affadissant. Par je ne sais quel miracle, ils sont parvenus à conserver l'intelligence et la sensibilité qui faisaient des deux premiers films de petits bijoux. Les héros passent une nouvelle fois par un très large panel d'émotions, entraînant le spectateur avec eux dans une course toujours aussi folle. Techniquement, les artistes parviennent encore à se surpasser, proposant un travail sur l'éclairage particulièrement poussé, avec des scènes vraiment marquantes.



      

13 février 2016

Gojira on tour III. 1984-2005

Gojira (The Return of Godzilla/Godzilla 1985), Koji Hashimoto, 1984
Pour son trentième anniversaire, Godzi revient et il est pas content. Fini le Casimir radioactif moisi des années 70, le gentil protecteur des petits écoliers nippons. On demande au spectateur de faire comme si rien ne s'était passé depuis le film fondateur de Honda en 1954. Le monstre fait ici peau neuve, avec un corps aux articulations un peu plus dynamiques, et une gueule en animatronic davantage mobile, que le réalisateur filme non sans une certaine complaisance bien qu'elle demeure totalement inexpressive. 

Le début est assez sympathique et donne le ton avec son ambiance de film d'horreur à la The Thing (un cargo abandonné avec une grosse limace planquée). Puis il faut laisser le temps aux scientifiques de mettre un nom sur la nouvelle menace. Le scénario s'attarde sur les  conséquences au niveau de la diplomatie internationale. On est en pleine guerre froide et le Japon assiste, impuissant, à la rivalité des deux grandes puissances qui cherchent le moindre prétexte pour tester leur armement. Cet arrière-plan sur la peur du nucléaire est un retour aux sources bienvenu et plutôt bien traité, Godzilla étant explicitement comparé à une bombe atomique sur pattes. La naïveté reste toutefois de mise : les déductions du scientifique font sourire, et on est consterné par la présence d'une nouvelle gourdasse qui ne sert à rien d'autre qu'à ralentir la fuite des héros en se vautrant lamentablement dès qu'elle court plus de trois foulées. 

Cette fois, le roi des monstres est entouré par des gratte-ciels qui font plus de deux fois sa taille, ce  qui renouvelle pas mal l'imagerie du genre. En contrepartie, les maquettes sont moins détaillées que d'habitude. Les plans sont chouettes, avec de jolis effets de lumière mais Hashimoto  s'endort un peu devant. Le spectacle s'avère assez mou et il n'y a guère plus de cinq minutes de vraie baston. Le final quant à lui est plus émouvant que jamais, les humains regardant avec des  larmes plein les yeux le lézard géant sombrer dans la lave d'un volcan.




Gojira tai Biorante (Godzilla vs. Biollante), Kazuki Omori, 1989
Second film de cette série post-84. Chaque opus consiste désormais à tester une nouvelle technologie pour anéantir une bonne fois pour toutes un Godzilla redevenu menaçant. L'intrigue proprement  dite n'est pas inintéressante, entre espionnage international et biotechnologies. Mais la réalisation manque une nouvelle fois cruellement d'inspiration, la musique est assez embarrassante et presque toujours à côté de la plaque, le comportement des personnages souvent crétin, les acteurs très nuls, et on n'échappe pas au pénible ton sentencieux. Ça fait donc beaucoup, et le spectateur doit alors se contenter d'attendre les scènes avec Godzilla. 

On ne dira pas que sa patience sera véritablement récompensée. On notera néanmoins d'heureuses améliorations dans le costume du Roi Lézard, permettant encore de beaux aperçus de sa gueule béante avec sa langue et ses dents articulées. Même s'il ne s'y attarde pas, Godzi traîne un peu à Osaka, ce qui permet d'admirer de très belles maquettes de gratte-ciels. Ça explose bien, mais le reptile radioactif est par trop invincible, jamais on ne sent l’impact des balles et missiles qu’il reçoit. La violence n’est par contre plus suggérée lorsqu’il se fait agresser par les tentacules de Biollante. Cette créature génétiquement modifiée, œuvre de la science des hommes, est particulièrement impressionnante, notamment dans sa dernière mutation. Quelques séquences de face à face silencieux entre Godzilla et des humains isolés sont de même assez fortes.




Gojira vs. Mekagojira (Godzilla vs. Mechagodzilla II), Takao Okawara, 1993
L'un des opus les plus réussis de cette période. Visuellement le costume de Godzilla gagne encore en expressivité et il est même franchement terrifiant dans certains gros plans. C'est également  le grand retour de Rodan et leurs affrontements sont tout à fait jouissifs et violents, bien soutenus par une mise en scène enfin inventive, offrant quelques vues subjectives plutôt efficaces. Ces deux vétérans vont passer un très mauvais quart d'heure dès l'instant où Mechagodzilla intervient. Rien à voir avec le mecha d'autrefois qui était contrôlé par de méchants envahisseurs aliens. Ici, le robot est le dernier espoir des Japonais. 

Terrassés à plusieurs reprises, les monstres ressuscitent et gagnent en puissance, et on apprend au passage que Godzilla possède un deuxième cerveau situé dans le fondement (chacun en tirera les conclusions qui s'imposent). Les décors sont bien variés, nous promenant de l'île déserte à la verte campagne, de la vieille ville de Kyoto à la zone industrielle, sous des éclairages tantôt nocturnes tantôt diurnes. À côté de ça, on est obligé de se gaver Godzilla Jr, certes relooké et moins tête à claque que celui d'il y a 20 ans, mais  toujours agaçant dans son chantage à l'émotion. Les humains quant à eux ont cessé de se prendre la tête. Nulle rivalité ou trahison, pas de morale anti-scientiste, les enjeux sont simples : il faut régler son compte à Godzilla. Le monstre est néanmoins toujours personnifié de telle sorte qu'on ne se réjouisse jamais de ses défaites. Même en lui en mettant plein la gueule comme rarement, les humains ne se départissent jamais d'un certain respect (oui cette phrase a quelque chose de comique), et ils le regarderont en tout sérénité s'enfoncer dans l'océan avec son rejeton retrouvé. Comment ça, déjà vu ?




Gojira vs. Supesugojira (Godzilla vs. SpaceGodzilla), Kensho Yamashita, 1994
Quarante bougies et un nouveau retour en arrière, puisque Gojira retrouve son statut de sauveur de la Terre. On le voit en effet "s'associer" aux humains dans leur combat contre le SpaceGodzilla, nouveau kaiju assez impressionnant, double maléfique né d'une mutation de cellules godzillesques qui se baladaient dans le cosmos. Bébé Godzi revient faire son intéressant tandis que des mini-Mothra se joignent à la fête. Les humains combattent à bord de Mogera, un robot géant franchement peu efficace. On retrouve également Miki la télépathe, personnage croisé régulièrement dans la série à  partir de Godzilla vs. Biollante

Le début se passe dans une île du pacifique, sympathique allusion aux films des 60's. On tente diverses expériences sur la bête avant que n'arrive son cousin  spatial qui devient un enjeu bien plus inquiétant. Les affrontements sont spectaculaires mais manquent un peu trop de corps à corps à mon goût, les monstres se contentant de se cracher leurs rayons les uns sur les autres. C'est joli mais un peu répétitif et il y a peu de destruction. Une fois en ville, SpaceGodzilla fait sortir des cristaux géants du sol, et la baston se déroulera entièrement dans ce paysage irréel plutôt réussi. 

J'ai découvert le film dans sa version américaine et je soupçonne un remontage à la sauvage, tant les transitions sont abruptes et le doublage aberrant. Pas un seul dialogue qui  semble à sa place. L'intrigue en devient sympathiquement nanaresque, le film se résumant à de l'action non-stop. Je ne sais pas si la musique est d'origine mais elle est particulièrement en verve ici. On notera l'avertissement final comme quoi, à force de polluer la Terre, on mériterait bien de se ramasser d'autres résidus from outer space. Ce sera pas faute d'avoir prévenu.




Gojira : fainaru uôzu (Godzilla final wars), Kitamura, 2005
Kitamura assume l'héritage nanaro-kitsch de la série en revenant à ses fondamentaux : complots extraterrestres, acteurs d'opérette, péripéties débiles. Le film pourrait donner l'impression  d'avoir été pensé pour une exportation facile, en particulier avec l'omniprésence louche du gweilo Don Frye en gros bourrin ricain punchliner, seul personnage à parler inexplicablement anglais pendant tout le film, et à  converser ainsi avec les Japonais. Cela faisait d'ailleurs une éternité que la franchise n'avait pas bénéficié d'une distribution internationale, le film bénéficiant donc d'une projection salle chez nous. 

Le réalisateur s'attarde malheureusement sur une  intrigue assez hors-sujet à base d'affrontements pénibles entre humains mutants et aliens. La mise en scène est rarement de très bon goût, multipliant des effets visuels déjà datés, la palme revenant à une scène de poursuite en moto qui multiplie sans raison les cabrioles insensées. Par contre la séquence où la troupe de militaires affronte un homard géant dans une usine est bien impressionnante. Et c'est bien ça que souhaite le public. Voir en action le gros lézard et ses copains en mousse. 

De ce point de vue là, les espoirs sont largement récompensés. C'est même l'un des kaiju eiga les plus spectaculaires qu'il m'ait été donné de voir. Rarement, j'ai eu l'impression d'une dévastation aussi radicale de la planète. Le dynamisme des combats est poussé plus  loin que tout ce qui s'est fait auparavant. Le Roi des monstres n'a d'ailleurs jamais été aussi dévastateur. Alors que dans les films précédents il passait toute la longueur du métrage à affronter un  ou deux adversaires, il terrasse ici les mêmes en quelques minutes seulement, au grand désespoir du chef des méchants, obligé de sortir de sa manche un nouveau golgoth. Final wars est bel et bien un film conçu par et pour des fans, à l'image du générique d'ouverture qui convoque des extraits des précédentes aventures de Godzilla. Voir défiler la quasi-intégralité du bestiaire de la Toho dans des décors clins d'œil (les grandes mégalopoles mais aussi les décors exotiques des îles) procure une intense jubilation. Un spectacle très référencé, donc, nostalgique mais pas rétrograde. La suit-motion n'a pas dit son dernier mot face aux effets numériques.





DOSSIER GODZILLA :

9 février 2016

Gojira on tour II. 1967-1975

Kaijûtô no kessen : Gojira no musuko (Son of Godzilla/La Planète des monstres), Jun Fukuda, 1967
Ce film marque un tournant dans la franchise, abandonnant le ton pessimiste et dramatique des années précédentes pour un spectacle plus ouvertement familial.  Du point de vue commercial, ce choix sera assurément payant puisque chaque nouveau volet battra des records au box-office. Sur le plan artistique, c'est autre chose. Son of Godzilla bénéficie en effet d'un scénario particulièrement insipide. Le film met en scène une équipe de scientifiques de pacotille isolés sur une île peuplée de monstres géants : mantes religieuses volantes, araignée et surtout Godzilla et son immonde rejeton. Ce foisonnant bestiaire va malheureusement susciter peu d'enthousiasme, la faute sans doute à la réalisation de Jun Fukuda, désespérante de mollesse. 

Ce décor d'île déserte se révèle n'être qu'un cache misère, le budget maquettes étant ainsi réduit au minimum. Il semble qu'il en fut de même pour le budget costumes, car on a vraiment l'impression  qu'ils ont tous été fabriqués à partir de matériaux moisis. Et que dire du budget effets sonores ? Les cris du bébé Godzilla, véritable étron sur pattes baptisé Minya, sont encore plus horripilants que ceux de son père. C'est bien simple, on a envie de lui coller des baffes à chacune de ses apparitions. Le Roi lézard n'est plus la bête qui fait peur, le spectateur peut désormais éprouver de la sympathie pour lui. 

Clairement destiné aux enfants, le film est donc assez écœurant par son ton bêtifiant : bébé Godzilla se gamelle, chiale, apprend à cracher son souffle atomique comme papa, etc. Les combats entre monstres sont d'une paresse innommable. À ce niveau-là, ce n'est même plus une question de mauvais goût, parce qu'alors, il y aurait encore du goût, même mauvais. On en retiendra au final une bien belle image de conclusion, où père et fils s'étreignent sous la neige, attendant d'être congelés, signifiant au spectateur la fin de son calvaire.



Kingu Kongu no gyakushû (La Revanche de King Kong/King Kong s'est échappé), Inoshiro Honda, 1967
Financé par une puissance internationale inconnue — mais  assurément asiatique — le Docteur Wu et sa cape de Comte des Carpates conçoivent depuis leur base du Pôle Nord un plan machiavélique pour dominer le monde. Le savant fou a trouvé le moyen d'extraire l'élément X, un minerai radioactif surpuissant, en fabriquant un robot géant de simiesque apparence : MekaniKong. Malheureusement, cette terrifiante machine ne supporte  pas le rayonnement magnétique. Wu et ses sbires débarquent alors sur l'île Mondo pour refourguer le boulot à Kong mais une équipe de scientifiques de l'ONU va contrer ses plans. 

La Toho fête cette année 1967 ses 35 ans, alors la RKO lui prête son King Kong pour cette adaptation sur grand écran d'une populaire série animée. Après le bâtard King Kong vs. Godzilla, Honda est certainement très heureux de pouvoir rendre à nouveau hommage au film fondateur de Cooper et Schoedsack, débarrassé cette fois du lézard. Il en profite pour remaker l'affrontement entre un T-Rex et Kong pour les beaux yeux d'une potiche blonde (du genre qui trébuche en fuyant). Affrontement qui tourne cependant vite au burlesque, le dinosaure n'hésitant pas à balancer ses deux pattes arrières dans la face du roi singe. C'est rigolo et en même temps ça fait de la peine pour la simple raison que le look de Kong est une catastrophe : tête de papier mal mâché, yeux vitreux, bouche inexpressive, air idiot. La huitième merveille du monde a pris un sacré coup de vieux. La complicité qui va naître entre l'animal et la potiche réussit néanmoins  à faire naître un très léger soupçon d'émotion lorsque le gorille est filmé de dos, bien aidé par le joli thème mélancolique d'Ifukube. Mais dès qu'un contrechamp nous replonge dans son regard, on se marre en ayant un peu honte. 

Au final, le réalisateur laisse quand même trop peu de place à ses monstres, et les scènes d'inspiration jamesbondienne avec les humains (il s'agit vraiment de bouffer à tous les rateliers alors à la mode) ont trop peu d'originalité et de folie pour vraiment passionner. Et l'on sourit à peine de l'avalanche de clichés : les sbires incapables, les gadgets, les ordinateurs à loupiottes qui se dérèglent, la partie d'échec pour bien faire comprendre qu'on a affaire à un génie-du-mal-au-rire-diabolique. Le duel très attendu entre Kong et son rival robotique s'avère particulièrement mou et peu cinégénique. 

Le superbe décor glacé du Pôle Nord était prometteur mais c'est au sommet de la Tour de Tokyo qu'aura lieu ce climax, les deux géants se contentant paresseusement de se coller des bourre-pifs jusqu'à ce que le méchant bascule dans le vide, préservant un peu trop les maquettes d'immeubles. Bref, un honnête représentant d'un genre qui continue très sérieusement à dégénérer mais pas plus attachant que ça.




Kaijû sôshingeki (Destroy all monsters/Les Envahisseurs attaquent), Inoshiro Honda, 1968
The mega kaiju party ! Quinze ans après avoir créé le genre, la Toho proposait en effet de rassembler tout son bestiaire pour un grand baroud d'honneur. L'action se situe dans un futur  proche, où les monstres ont été parqués sur l'île de Monsterland observée par des scientifiques sous mandat de l'ONU. On y retrouve entre autres, dans des costumes hélas pas reprisés pour l'occasion, Radon mon chouchou, Mothra revenue à l'état de mite géante, Manda la corde à linge, le pas fûté Anguilas le porc-épic, évidemment Godzilla le king lizard en personne et malheureusement aussi Minya, son repoussant fiston. Plus la peine de créer du mystère, les créatures nous sont  présentées en pleine lumière, sans plus de manière. La petite bande cohabite tranquille jusqu'au jour où une explosion détruit les barrières de sécurité qui les maintenaient dans l'île (Michael Crichton a-t-il vu ce film avant d'écrire son Jurassic  park ?). Et c'est le lancement d'une grande tournée mondiale : Anguilas à Paris ! Godzilla à New York ! Rodan à Moscou ! Mothra à Pékin !... Seule Tokyo est un temps épargnée, les Japonais découvrant alors que les  monstres sont téléguidés par des extraterrestres qui souhaitent envahir la Terre. 

Le film baigne dans une esthétique clairement pop, avec ces costumes et décors aux grands aplats de couleurs vives. Mention spéciale aux combinaisons des pilotes de la fusée lunaire et à leur casque modèle "tête de gland". L'intrigue avec les humains est très rigolote à suivre et parfois non dénuée de poésie. Ainsi les Killacs, des limaces baveuses extraterrestres qui se présentent aux humains sous la forme de jeunes filles au sourire étrange vêtues de capes à paillettes argentées, énonçant avec un calme glaçant la prochaine destruction de la civilisation terrienne. La photographie est souvent belle. Les thèmes musicaux d'Akira Ifukube s'expriment avec ampleur. Honda retrouve son poste de réalisateur et ça fait vraiment toute la différence avec l'incompétence d'un Jun Fukuda : plans et cadrages dynamiques, avec des mouvements de caméra souvent saisissants qui parviennent  enfin à donner toute la mesure de la puissance des monstres. 

Ce film sera l'un des derniers sur lequel œuvrera Eiji Tsuburaya, responsable des effets spéciaux de la série et pratiquement inventeur du genre. Que ce soit en ville ou dans la campagne, les scènes de destruction et d'affrontements sont toutes jubilatoires. L'intégralité du film ayant été tourné en studio, tous les plans  larges d'extérieurs s'avèrent être des maquettes. Le climax nous offre une mêlée réjouissante au pied du Mont Fuji, entre tous les monstres qui se rangeront finalement du côté des humains et mettront une sévère déculottée à Ghidrah l'hydre volante à trois têtes, émissaire des aliens. La bande son est alors sursaturée de samples de cris. À la fin, les kaiju sont quasiment devenus nos amis, guidés par leur seul  instinct de protecteurs de la Terre. Ils retrouvent leur île et adressent de grands signes d'adieu aux spectateurs. Un excellent spectacle, plutôt bon enfant mais pas puéril.




Chikyû kogeki meirei : Gojira tai Gaigan (Godzilla vs. Gigan/Objectif Terre, mission apocalypse), Jun Fukuda, 1972
Là c'est du lourd, du vrai et bon nanar. Le scénario, crétinoïde au possible, enfile sans plus de complexe les invraisemblances comme des perles, la direction d'acteur est laissée en jachère, et le décidément infâme Fukuda fait un usage éhonté de stock-shots issus des précédents films de la franchise, avec faux raccords de rigueur qui ne cherchent même plus à duper qui que ce soit. Le spectateur s'inquiète d'une telle sécheresse d'inspiration dans la mise en scène des combats. Godzilla et son pote Anguilas vont une nouvelle fois protéger la Terre — résumée à un terrain vague de la banlieue de Tokyo où a été  construit un parc d'attraction — de l'invasion extra-terrestre (des cafards ayant pris l'apparence d'humain) qui contrôlent Ghidrah et Gigan. Ce dernier est un nouveau venu au design improbable, sorte de chimère à base de scie circulaire dans l'abdomen. 

Ici, on atteint un palier supplémentaire dans la misère des maquettes et la moisissure des costumes et on devine que la Toho cherchait à maximiser ses profits en limitant au maximum les dépenses, puisque même le scénario sent le recyclage. Jamais Godzilla n'est apparu aussi facilement identifiable à Casimir, et il faut le voir dialoguer avec Anguilas à coup  d'incrustation de phylactères ! On est dans l'infantilisme le plus irresponsable, le tout enrobé par une direction artistique très 70's dans le mauvais sens du terme, c'est-à-dire ignoblement kitsch. Les séquences avec les humains valent leur pesant de nanardise, ce qui fait qu'on se marre bien pendant tout le film, sans jamais s'ennuyer tant les péripéties sont généreusement consternantes, sans oublier l'inévitable discours moralisateur sur les risques du progrès avec ces machines qui peuvent aussi être sources de destruction pour l'homme. Amen.




Mekagojira no gyakushu (MechaGodzilla contre-attaque/Les Monstres du continent perdu), Inoshiro Honda, 1975

Dernière réalisation de Honda, quinzième film de la série. C'est la suite directe du Godzilla contre Mekanik monster (1974) qui l'a précédé, et le scénario ne fait aucun effort pour justifier une reprise aussi peu imaginative des mêmes éléments : une race d'extraterrestre aux embarrassants costumes et au rire gras envisage de raser Tokyo car l'humanité l'a bien mérité. Ils reconstruisent pour ce faire les morceaux de MechaGodzilla, double robotique de Godzilla que ce dernier avait pourtant déjà vaincu dans le précédent épisode (c'est là que le spectateur commence sérieusement à  se demander si on le prendrait pas pour un jambon, à force) et s'adjoignent en plus les services de Titanosaurus, un genre de serpent de mer plutôt réussi.

Cette fois, les maquettes de ville et les explosions sont plus présentes et assez spectaculaires, les combats sont nombreux, dynamiques et enfin lisibles, même si on n'échappe pas aux stock-shots du sempiternel défilé de forces armées. C'est toujours rigolo de voir ces monstres en caoutchouc adeptes du catch se filer des claques et des kicks même quand l'adversaire est à terre, et rivaliser avec leurs insupportables cris monotones. Les personnages humains sont relativement plus complexes, avec notamment ce savant fou-mais-en-fait-gentil, désireux de se venger de l'incompréhension de ses compatriotes, et sa malheureuse fille-cyborg plusieurs fois victime de ses expériences. Ce qui n'empêche pas les situations d'être toujours aussi lunaires. 

Ici Godzilla est clairement le sauveur de la Terre et l'ami des enfants, débarquant pour tataner les deux monstres alors que personne ne lui a rien demandé, pile au moment où des crétins de mômes vont être écrasés sous le pied de Titanosaurus. On notera d'ailleurs que, contrairement aux films précédents, on voit un peu plus les réactions de la population fuyant à l'arrivée des monstres, sous les appels au calme des haut-parleurs. Mais il ne semble jamais y avoir de victimes alors que des quartiers entiers sont dévastés. Bref, c'est un peu n'importe quoi mais ça reste distrayant.





DOSSIER GODZILLA :