31 mai 2016

François Jacob, Le Jeu des possibles, 1981


François Jacob, Le Jeu des possibles, essai sur la diversité du vivant
Le Livre de poche, coll. Biblio essais, Paris, 2000


Compagnon de la Libération, François Jacob (1920-2013) a reçu le prix Nobel de médecine et physiologie en 1965, et fut membre de l'Académie française. Ce livre, paru en 1981, est la reprise et le développement de deux conférences données en Californie et à Paris, publiées d'abord sous forme d’articles, entre autres dans Le Monde


LE SENS DE L’EVOLUTION
Quelle est la part d’arbitraire dans l’évolution du monde et des espèces, les lois physiques, ou le fonctionnement de la sexualité ? Pourquoi deux sexes chez l’humain ? Pourquoi pas autrement ? Darwin a fait passer cette question de la genèse des sexes de la sphère mythologique à la sphère scientifique. La reproduction du couple, de deux êtres différents, permet la diversité des individus qui, associée à la sélection naturelle, est garante de l’évolution, donc de la survie de l’espèce. « C’est une assurance sur l’imprévu. » L’évolution ne répond pas à un plan parfaitement conçu, s’apparentant plutôt à un travail de “bricolage”, propice aux déchets, mutations et essais. La sélection naturelle se chargera de faire le tri de ce qui survivra. En fait, il n’y a pas d’arbitraire — qu’on l’appelle Dieu ou hasard — aux formes qui constituent les espèces, mais un nombre de facteurs très important.

Les sens, par exemple, sont développés en fonction des besoins vitaux : se nourrir, interpréter et s’orienter dans l’environnement extérieur. Homme, abeille, chauve-souris, poisson, bactérie, nous ne vivons pas dans le même monde sensible. De la perception à son interprétation par le cerveau naît une image du monde extérieur également propre à chaque espèce, même pour des stimuli identiques. Cette représentation doit refléter « les aspects de la réalité qui sont directement liés à son comportement. »

Jacob parle alors de “réalité biologique”, qui a gagné en qualité et en précision avec le temps et l’évolution, amenant ainsi à l’encéphalisation progressive de l’Homo-sapiens. Le langage s’est développé pour symboliser des objets dont on a gardé la mémoire, des événements passés, qu’on peut recombiner pour évoquer l’avenir. Il façonne une réalité et permet « la création mentale de mondes possibles. » Cette conscience de la réalité extérieure va aller de pair avec la conscience de soi, de la mort, l’anticipation de ce qui n’est pas arrivé. « L’ “esprit” est un produit de l’organisation du cerveau tout comme la “vie” est un produit de l’organisation des molécules. »

On le voit, le temps est le facteur fondamental de l’évolution. « La flèche du temps, nécessaire là où il y a vie, fait maintenant partie de notre représentation du monde. » Il existe une mémoire du corps. Quand le système immunitaire témoigne de l’expérience de l’individu, le système génétique, lui, témoigne du passé de l’espèce. L’ensemble construit le futur.




PROFESSION DE FOI DU SAVANT
L’homme, le savant sont encore ignorants sur nombre de questions. Pourquoi passé un certain âge, le corps n’est-il plus capable de se maintenir en état ? Comment se constituent et fonctionnent système nerveux et synapses ? L’histoire la plus grande, la plus étonnante qui reste à raconter sur cette terre, selon Jacob, est celle de « la formation d’un être humain ; le processus qui, par la fusion d’un spermatozoïde et d’un ovule, met en route la division de la cellule-oeuf. » On sait comment ça marche, sans pouvoir comprendre ou justifier. D’où la nécessité d’une part de modestie et d’imagination dans l’attitude scientifique.

Il faut faire preuve de prudence dans l’analyse de ses expériences. Il faut accepter le provisoire des avancées scientifiques, abandonner enfin l’idée que la science expliquera tout. Il faut également se méfier de certains fantasmes. On rêve d’une fontaine de jouvence alors qu’on ignore toujours les causes de la vieillesse. Le génie génétique et ses débouchés (études sur le fœtus, clonage, détérioration du corps et de l’esprit humain, sélection artificielle) font peur. La manipulation génétique nous renvoie aux figures mythiques et sacrilèges de Frankenstein et Prométhée. Et s’il est vrai que la science fait parfois le mal en cherchant le bien — les engrais polluent, les progrès de la médecine entraînent la surpopulation ou la résistance aux antibiotiques — c’est bien le fanatisme qui conduit au crime ou à la guerre, parce qu’il agit au nom d’une vérité unique. « Ce qui tue et asservit, ce n’est pas la science. Ce sont l’intérêt et l’idéologie. » 

C’est ainsi que, pour des raisons politiques, certains ont nié l’interdépendance entre le biologique et le culturel, l’inné et l’acquis. D’un côté les marxistes défendaient le principe du déterminisme social et éducatif (l’individu est une “bande magnétique vierge”). De l’autre, les fascistes revendiquaient la suprématie de l’hérédité et de la programmation génétique (l’individu est un “disque de phonographe”). 

Au sein d’un tel débat, même la notion de QI est sans valeur. « Comment peut-on espérer quantifier ce qu’on désigne par intelligence globale — que nous n’arrivons pas même à définir clairement (...) — par un simple paramètre variant linéairement sur une échelle de 50 à 150 ? » Si l’étude du génotype peut dépister des probabilités de contracter certaines maladies, elle ne peut rendre compte directement des performances individuelles. L’être humain est programmé, certes, mais pour apprendre. C’est l’apprentissage et l’interaction avec le milieu qui, ensemble, vont développer et organiser les structures nerveuses qui sous-tendent les performances mentales.




LE POSSIBLE EST AFFAIRE DE RÉÉL
Les progrès de la science occidentale à partir de la Renaissance sont liés à ceux de la peinture (optique — invention de la perspective, travail sur la lumière — et anatomie), dans une démarche commune de connaissance et de restitution du monde. Le mythe a précédé la science sur les grandes interrogations liées à l’origine du monde et de la vie, apportant même des réponses plus satisfaisantes. Il offre une vision du monde cohérente tandis que la science s’est attachée à résoudre des questions isolées, locales. On constate cependant que les théories qui en résultent apportent des réponses de plus en plus générales. La démarche scientifique consiste à confronter ce qui peut être avec ce qui est, par l’observation. Mais une observation qui ne peut pas être objective comme l’a longtemps souhaité la science moderne, parce que le scientifique appartient au monde qu’il observe. 

En anatomie, le scientifique, s’observant lui-même, dissèque des cadavres. « Pour connaître son corps, il faut d’abord le détruire. » D’où la nécessité d’un recul suffisant, une souplesse de la pensée, et donc une implication personnelle. On ne se contente alors pas d’observer, l’imagination doit avoir sa part dans la théorisation, exactement comme pour le mythe. Le regard est guidé par « une certaine idée de ce que peut bien être la “réalité.” »

En science, les nombreux problèmes qui restent à résoudre (l’origine de la vie, de la pensée, etc.) peuvent être décrits, nommés mais pas définis. L’imagination humaine permet de proposer des histoires possibles. Dès son avant-propos, Jacob évoque les monstres des ouvrages de zoologie du XVIe siècle, êtres hybrides de créatures existantes, assez proches de la vision que nous donnent des extra-terrestres certains ouvrages de science-fiction. L’imagination reste associée à une conscience de la réalité. On reste dans les “limites du possible”, définies par un « mélange subtil de croyance, de savoir et d’imagination. » Or, selon Jacob, la science doit précisément faire dialoguer “possible” et “réel”. Le livre lui-même, par son épigraphe, est placé tout entier sous le signe de Lewis Carroll, qui nous appelle à croire en des choses impossibles.

Au XVIIe siècle, la raison était considérée comme un outil nécessaire. Au XVIII-XIXe siècles, elle devient un outil suffisant. Aujourd’hui, la science a besoin de rêve et de réalité. La diversité des choix offerts à l’individu permet la diversité des individus. Cette richesse permet l’évolution. Elle donne ses potentialités à l’espèce. Potentialités d’adaptation et de mutation. Tandis que l’uniformisation de la société industrielle guette, des peuples disparaissent ou se transforment. En tant que recours, l’imagination laisse place à l’espoir. « L’espoir se fonde sur la perspective de pouvoir un jour transformer le monde présent en un monde possible qui paraît meilleur. »


Crédits photos : Institut Pasteur 1965 ; Alvaro Canovas

23 mai 2016

Le Cinéma de Steven Spielberg III. 1993-1998

Jurassic park, 1993
Je me souviens de l'événement médiatique qu'a constitué la sortie de ce film, en France en particulier : recettes faramineuses, effets spéciaux jamais vus. Le mastodonte était devenu le symbole répulsif de l'impérialisme américain, le logo du film se faisant détourner à tout va. Reste aujourd'hui un film d'aventures d'un professionnalisme à toute épreuve, qui donne cependant l'impression de ne jamais trop vouloir dépasser son postulat de base : réaliser un nouveau rêve de gosse de Spielberg, à savoir faire revivre des dinosaures à l'écran. Certes, le discours sur les dangers de la science, sur la Nature qui sait toujours reprendre ses droits sur les espoirs de domination de l'homme, est bien là, plutôt génialement incarné par le personnage de Jeff Goldblum. Certes, l'émerveillement du spectateur devant certaines images n'est pas feint, brillamment aidé par le score de Williams que j'adore. Certes, les scènes de suspense sont d'une efficacité exemplaire, où l'on retrouve le goût du réalisateur pour les péripéties en cascade (l'attaque du T-Rex suivie du sauvetage du gamin coincé dans la bagnole en haut d'un arbre). Certes la problématique de la cellule familiale décomposée/recomposée est à l'œuvre. Mais au sortir du film, je ne peux m'empêcher de penser que tout ça manque de substance. La fin est expédiée de façon vraiment trop rapide, me frustrant d'un véritable climax. Reste donc un divertissement de premier choix, qu'on prendra plaisir à revoir grâce à son rythme impeccable et à un récit adroitement construit. 

Il est évidemment impossible de passer sous silence les effets spéciaux mis ici en œuvre. Historiquement, ils représentent en effet un tournant et c'est là que Spielberg s'affirme comme un maître en la matière. Il a su se montrer dès Close encounters of the third kind à la pointe de l'innovation, il les supervise de près et surtout il les met au service de son récit et de sa mise en scène. Et s'ils tiennent encore la route aujourd'hui, c'est aussi parce qu'il s'est toujours entouré des plus grands artistes et a eu les moyens d'obtenir d'eux le meilleur. C'est l'occasion pour Phil Tippett de dire adieu à la stop-motion, pour Dennis Muren d'entrer définitivement dans l'Histoire, et pour Stan Winston de se dépasser dans l'animatronic. Citons également Michael Lantieri, responsable des effets mécaniques, exécutés en direct pendant les prises de vue et qui achèvent avec brio l'illusion suprême. Les dinosaures de Jurassic park signent d'une certaine façon la mort des trucages optiques et de l'animation traditionnelle. Les effets numériques deviennent le nouveau standard, outil extraordinaire, spectaculaire tant lors d'emplois ponctuels (chez Kyoshi Kurosawa par exemple) qu'en frisant l'indigestion (Le Retour du roi, La Revanche des Sith).




Schindler's list (La Liste de Schindler), 1993
Avec ce script tiré d'une histoire vraie, Spielberg trouve comme c'était déjà le cas sur Empire of the sun, l'approche qui lui manquait pour traiter un sujet difficile. Et je reste admiratif de la justesse de ton du scénario et des dialogues de Steve Zaillian. À sa découverte, le film fut un choc. Une fresque éprouvante, digne et rigoureuse, n'épargnant jamais la sensibilité du spectateur. Et si l'horreur est abordée frontalement, du début à la fin Spielberg n'en oublie pas pour autant de faire un film, avec ce que cela comporte de romanesque dans les situations, de caractérisation des personnages, de travail sur le suspense, et même de dimension poétique.  Et c'est bien cette matière qui lui permet d'en faire un indiscutable chef-d'œuvre. Aussi, si l'émotion conviée ici ne nous en empêche pas, on ne se privera pas lors des visionnages successifs d'admirer les qualités cinématographiques du film, prouvant que le sujet de l'holocauste, s'il doit être un défi à la question de la représentation, reste un défi qu'on peut relever. Il nous sera cependant impossible d'échapper à notre condition humaine, et c'est inévitablement bouleversé que nous sortirons du film, bien aidé aussi par le violon poignant d'Itzhak Perlman.

J'ai notamment été particulièrement sensible au travail éblouissant de montage de Michael Kahn, collaborateur fidèle du cinéaste. L'intelligence des raccords et du montage parallèle, où sans cesse un discours est à l'œuvre, est une vraie leçon de maître. C'est avec ce film que le chef opérateur Janusz Kaminski fait son entrée en scène dans la filmographie spielbergienne, entrée littéralement éblouissante. Loin de mettre à distance la violence, ou de l'esthétiser, le choix d'une photographie noir et blanc travaille le lien dans la mémoire du spectateur avec le souvenir qu'il conserve de ce passé, nourri aux images d'archives. Et il rend surtout l'atmosphère plus oppressante encore, plus glaçante, focalisant soudainement notre attention sur quelques rares touches de couleurs qui tentent encore de survivre au milieu du chaos : la flamme d'une bougie, l'inoubliable robe rouge de la petite fille. Simultanément au tournage de ce qui est sans doute son film le plus risqué, Spielberg supervisait le montage de Jurassic park. Un tel grand écart est impressionnant.




The Lost world (Le Monde perdu), 1997
J'aime beaucoup ce film, qui semble mieux assumer ses prétentions que le premier volet. Comme toute suite qui se respecte, il s'agit de faire plus. Le film sera donc plus divertissant, plus riche en péripéties (la scène du bus dans le précipice), avec un Jeff Goldblum en pleine forme. Reprenant le titre mythique du film fondateur de Willis O'BrienThe Lost world prend parfois des allures de défouloir, un peu l'équivalent du Temple maudit par rapport aux Aventuriers de l'arche perdue, à savoir une suite visant clairement la tête du box-office, marquée par le sadisme, la cruauté et la noirceur. Kaminski est entré dans la bande et abandonne le vert paradis de Dean Cundey pour la jungle moite et croupie. Sur le plan du rythme, le film met un peu plus de temps à démarrer. Les scènes d'exposition sont plutôt pénibles, démontrant la difficulté à justifier d'une suite. Seul le raccord hilarant entre la scène d'ouverture et la première apparition de Goldblum dans le métro me réjouit à chaque fois. Par la suite, on devine clairement les intentions de verser dans la surenchère. Intentions rendues possibles par les incroyables progrès en matière d'effets spéciaux, tant dans l'animatronic que dans les CGI. Dennis Muren et Stan Winston ont évidemment perfectionné leurs techniques depuis le premier film. L'interaction avec les dinosaures est poussée bien plus loin, ça bouge dans tout les sens, en contact quasi permanent avec personnages, véhicules, décors, et accessoires. Sur ce plan-là, le film peut encore largement se targuer d'être une référence.

L'histoire, les dialogues, les personnages, suscitent peu d'adhésion. Le prétexte est encore plus mince (opposition entre écolos et chasseurs). Cependant, la philosophie cynique de Goldblum est toujours aussi savoureuse, et même le méchant capitaliste affiche un semblant de complexité lorsqu'on comprend qu'au-delà de ses actes répréhensibles, il ambitionne sincèrement de surpasser son oncle, le Walt Disney fou joué par Attenborough. J'ai même trouvé un petit côté (j'ai bien écrit "petit") screwball comedy dans certains échanges rentre-dedans entre Julianne Moore et Goldblum. La gamine, par contre, réussit l'exploit d'être encore plus tête à claques que les gosses du premier film. Ses actions sont toutes consternantes, et c'est donc elle qui écope logiquement de la seule scène véritablement indéfendable du film (ah ces barres asymétriques judicieusement disposées dans la cabane...). On sent que la plupart des situations ne sont justifiées que par l'envie presque égoïste des auteurs de se faire plaisir, de porter à l'écran leur idées les plus démentes. Ainsi la dernière demi-heure avec le T-Rex à San Diego, hommage direct aux films de monstres des 50's. Bien que brèves, ces scènes sont particulièrement exaltantes. Quant à la partition de Williams, en dehors de son utilisation marquée de percussions qui donne un bon tempo à pas mal de scènes, je l'ai trouvée franchement paresseuse. Bref, un film idiot et amusant.




Amistad, 1997
Un naufrage dont ne surnagent — très au-dessus, il faut au moins le reconnaître — que deux séquences : la stupéfiante scène d'ouverture montrant la révolte des prisonniers sur le navire négrier, et le flash-back décrivant leurs conditions d'embarquement. Là, Spielberg semble retrouver l'inspiration et l'audace qui l'avaient animé sur le tournage de Schindler's list. D'une vision très édenique de l'Afrique, on bascule brutalement dans l'horreur insoutenable. Aussi éprouvants qu'impressionnants, ces deux morceaux de bravoure font que le film ne mérite pas de sombrer totalement dans l'oubli.

Car le reste est d'une platitude désolante. Un film de procès plutôt solide, emballé avec métier donc tout de même regardable, mais sans qu'on sente jamais le cœur et le panache qu'on aurait pu attendre d'un réalisateur tel que Spielberg, qu'il sait toujours exprimer lorsque le sujet le touche. Le cinéaste se montre peut-être ici trop soucieux de livrer une reconstitution édifiante, dont le destin serait surtout de servir de support pédagogique dans les écoles. Mais la leçon est ennuyeuse. Anthony Hopkins est consternant de cabotinage, les rayons de lumière de Kaminski finissent par lasser, et la musique de Williams ne laisse aucun souvenir. À voir une fois, donc.




Saving private Ryan (Il faut sauver le soldat Ryan), 1998
J'ai évoqué plus haut le souci légitime du cinéaste, dès lors qu'il aborde l'Histoire comme sujet, et pas seulement comme cadre, de livrer un film le plus scrupuleux possible, appelé à devenir une référence sur le sujet. Il en a les moyens, ses deux films de dinosaures ont en effet été parmi les plus gros succès commerciaux de la décennie 90's. Toute la difficulté pour permettre à son projet d'être réussi consistera à trouver le juste point de vue, à tomber sur le bon scénario, qui ne devra pas servir de simple prétexte pour mettre en scène le passé. Bref, c'est une question d'inspiration, et avec cette histoire vraie qui se révélera surtout être une histoire de transmission, Spielberg est à son sommet.

Par son travail sur l'image (couleur, grain), par la qualité de ses effets visuels (qu'ils soient numériques ou mécaniques) et sonores (le bruit de l'acier qui vient déchirer la terre et les chairs), et bien sûr par la maestria confondante de sa mise en scène, Saving private Ryan marque une date dans la représentation de la guerre à l'écran, renvoyant sur le même thème The Longest day de Zanuck aux oubliettes du cinéma de papy. Sa découverte en salle fut une expérience plutôt inégalée, immersion absolument hallucinante dans un chaos en Dolby surround auquel je n'étais pas préparé. Incontestable tour de force technique, la reconstitution du D-day ne doit pas pour autant faire oublier que ce carnage n'est qu'un préambule et que c'est véritablement après que le film commence, que les personnages se dévoilent et que les vraies questions sont soumises à leur réflexion. Le récit donne alors à Spielberg comme une suite de situations qui sont comme autant de nouveaux défis de mise en scène, qu'il s'agisse de filmer les agissements d'un sniper, une embuscade ou un assaut urbain. Entrant sur la scène des héros spielbergiens, Tom Hanks incarne l'âme humaine du film, et son implication permet au spectacle d'offrir l'émotion qui seule aura permi de rendre in fine le voyage inoubliable. 


DOSSIER STEVEN SPIELBERG :


18 mai 2016

Le Cinéma de Steven Spielberg II. 1987-1991

Empire of the sun (Empire du soleil), 1987
Le roman autobiographique de J.G. Ballard est un bon livre, assurément édifiant sur le fond, mais qui semble par trop relever de la littérature de témoignage, assez loin d'être ce que l'auteur de Crash ! a pu écrire de plus intéressant. L'adaptation qu'en signera Spielberg est par contre pour moi un vrai film-fétiche, suscitant dès la vision de son affiche une fascination qui ne m'aura jamais quitté. L'ayant découvert alors que j'avais pratiquement l'âge du jeune protagoniste, l'identification a évidemment fonctionné comme rarement, et j'ai été emporté par la flamboyance du spectacle. Indécrottable optimiste, le réalisateur trouvait ici un matériau idéal pour aborder la représentation du drame de la guerre, tout en se préservant le plus possible de ses horreurs en adoptant le point de vue d'un enfant. Toute la passionnante dialectique du film consiste en effet à confronter le regard du jeune Jim à la réalité tragique de ce que vivent les prisonniers (la faim, la maladie, les répressions). Et le parcours du héros sera d'autant plus impressionnant que sa personnalité est loin d'être sans défauts, gamin égoïste formaté par une éducation bourgeoise et colonialiste. Toujours sincère et profondément humaniste, Spielberg a à cœur de traiter les personnages japonais avec dignité, sans manichéisme  et on sera notamment marqué par la prestance du Sergent Nakata, qui n'a pourtant pas une seule ligne de dialogue. D'ailleurs, ce sont bien les mots qui manquent pour qualifier l'abattage prodigieux du tout jeune Christian Bale. L'enfant est de tous les plans et même s'il est entouré par des acteurs adultes solides (Malkovich, Richardson, Stiller, Pantoliano, et même Burt Kwouk), il porte le film sur ses épaules. Sa transformation physique au cours du film est bouleversante.

Pour cette fresque ambitieuse digne d'un David Lean — le réalisateur du Pont de la rivière Kwaï était précisément le premier réalisateur attaché au projet — Spielberg fait preuve d'une maîtrise de l'environnement et de l'espace proprement sidérante. Les plans mettant en scène un grand nombre de figurants sont toujours lisibles, le regard du spectateur étant intelligemment guidé là où il faut. Pas du tout paralysé par le poids d'une reconstitution grandiose, le cinéaste compose des images d'un lyrisme inouï, profitant avec intelligence du fait que tout le récit est narré du point de vue de l'enfant, avec tout ce que cela comporte de fantasme et de déviation de la réalité. Je me retiens de les citer afin d'en laisser la surprise à ceux qui n'auraient pas vu le film, mais c'est un vrai festival, pour lequel le chef opérateur Allen Daviau s'est une nouvelle fois dépassé. Je me doutais que des maquettes avaient été utilisées pour certains décors, mais restais persuadé que les avions en vol étaient des vrais. Il s'agit en fait de modèles (un peu) réduits. D'une certaine manière ça me rassure un peu, tant je m'inquiétais de la santé mentale d'un réalisateur capable de concevoir une séquence telle que celle du camp bombardé, où le trajet des avions dans le champ, systématiquement inscrit dans la dynamique générale de l'action, est d'une virtuosité folle.

La plus belle scène du film, celle que j'ai toujours considérée comme un point de basculement, est sans doute celle où Jim arrive dans le camp et s'avance vers le Zéro japonais sous les étincelles des chalumeaux, puis salue les pilotes. Le thème de John Williams — certainement l'un de ses plus beaux — me colle alors des frissons et on a ensuite droit à une ellipse d'une brutalité telle qu'elle me laisse à chaque fois par terre. Après E.T., et avant Schindler's list et A.I., cet Empire of the sun est l'autre film de Spielberg dont je finis le visionnage le visage inondé de chaudes larmes.




Always, 1989
Un titre peut-être trop vite oublié dans la filmographie du cinéaste, et c'est bien dommage. Coincé entre deux superproductions, Always est une comédie romantique qui aurait pu être insignifiante si elle n'était emballée avec tout le métier d'un réalisateur pleinement maître de ses moyens. Le film a beau jouer sur l'intime et le sensible, il part néanmoins d'un postulat fantastique (le même qui assurera le triomphe de Ghost l'année suivante), et le fait qu'il se déroule dans le milieu des pilotes de canadair donne l'occasion au réalisateur d'avoir son quota de séquences spectaculaire, impeccablement fabriquées et judicieusement dosées au fil du récit pour en renforcer l'impact dramatique.

Le film a beau être un remake, il est loin d'être impersonnel, et on sent la volonté de Spielberg, ici encore grand directeur d'acteurs, d'accompagner ses personnages avec sensibilité et une absence de cynisme franchement agréable. Ce n'est pas seulement parce qu'il y est question d'incendies de forêt, mais c'est bien le qualificatif de chaleureux qui s'impose au sujet de ce film. 
Spielberg retrouve son vieux complice Richard Dreyfuss, et le couple qu'il forme avec Holly Hunter est particulièrement touchant, leurs scènes étant vraiment bien écrites. Les passages de comédies sont tout aussi réussis, grâce à des dialogues très pétillants. Always est donc une vraie belle histoire d'amour, d'amitié et de dévouement, à la mise en scène époustouflante, distillant un esprit frais, drôle et émouvant, avec une patine très classique, très âge d'or hollywoodien. J'encourage vraiment à sa (re)découverte.




Indiana Jones and the last crusade (Indiana Jones et la dernière croisade), 1989
Par son mélange de comédie et d'action sur fond de quête ésotérique, cette Dernière croisade signe le retour payant à la formule qui fit le succès du premier volet sans les bizarreries perturbantes du deuxième. En effet, bien équilibré dans son écriture, le film bénéficie d'un scénario solide en forme de chasse aux indices ponctuées d'embûches, et a surtout le mérite de proposer en plus des développements aussi intéressants que pertinents du personnage-éponyme, amenés sans lourdeur au cours de l'enquête.

La production propose un spectacle très riche, avec des poursuites multipliant les véhicules (train, hors-bord, side-car, dirigeable, avion, tank, cheval). On voyage entre décors réels exotiques et studio de carton-pâte, les répliques et gags sont aussi nombreux qu'irrésistibles, et la relation père-fils ajoute une profondeur bienvenue aux aventures de l'archéologue au fouet, renforçant également l'implication du héros face aux enjeux. Le couple Harrison Ford / Sean Connery se révèle absolument parfait, et même si les scènes d'action semblent parfois plagier celles du premier volet, cela reste un spectacle familial rondement mené qui personnellement m'apporte toujours autant de plaisir.




Hook, 1991
Si je porte à son crédit quelques images marquantes (les fissures dans les murs) et une B.O. particulièrement aérienne de John Williams, ce gros film est malheureusement plombé par trop d'éléments pour être défendu. Le sujet d'un Peter Pan parvenu à l'âge adulte et ayant renié ses idéaux était pourtant très bon, et Spielberg était à sa place pour le traiter. Mais le résultat à l'écran se révèle bien vite trop peu convaincant. En voulant s'adresser à l'enfant qui serait resté dans le cœur du spectateur adulte, le film donne l'impression de ne plus savoir sur quel pied danser, se montrant tantôt trop enfantin (dans le mauvais sens du terme), tantôt trop prétentieux, au point où ça en deviendrait presque pénible.

Dustin Hoffman trouve avec le Capitaine Crochet un instrument parfait pour cabotiner, mais au lieu d'amuser il est vite agaçant malgré les efforts de son sbire Bob Hoskins pour le mettre en valeur. Par sa capacité à incarner la candeur dans ses yeux d'adulte, Robin Williams était sans doute le choix rêvé, mais là encore son personnage n'attire aucune sympathie. Avant l'avènement du fond vert, Hook s'offrait encore le luxe d'un tournage en dur. Mais si les décors se veulent grandioses, ils apparaissent surtout figés et bien loin de susciter l'émerveillement et le dépaysement escomptés. On déplorera encore des gamins insupportables (genre sous-Goonies), un ton qui n'échappe pour une fois pas à la mièvrerie, ainsi qu'une Julia Roberts en fée clochette. Un mauvais rêve, franchement indigeste, un rendez-vous manqué.



DOSSIER STEVEN SPIELBERG :

14 mai 2016

Nanarland, le livre des mauvais films sympathiques (épisode 1)

Nanarland, le livre des mauvais films sympathiques (épisode 1) - sous la direction de François Cau, Ankama éditions, 2015



Même si la notion de bon ou de mauvais goût est précisément mise en déroute par le sujet traité ici, je suis pas super fan du rendu peu grâcieux de l'illustration de couverture, et je regrette de même un quatrième de couverture franchement peu évocateur. Ce seront cependant mes seules réserves. Car pour le reste, la maquette est un superbe objet, et c'est vraiment chouette que le bouquin ait eu les honneurs de se voir édité par le label 619 d'Ankama, qui fignole toujours sa fabrication, très référencée. La mise en page est donc particulièrement classieuse, originale mais pas désordonnée, aérée ce qu'il faut sans pour autant en faire un catalogue d'images, loin de là. Le texte se dévore, et est même assez copieux, abordant les classiques qui se devaient d'y être, et faisant place aussi à des bizarreries plus récemment dénichées (au-delà de Wiseau et Nguyen, j'avais personnellement un peu perdu de vue le créneau ces dernières années).

Les familiers du site Nanarland, apprécieront le fait que les chroniques publiées ici ne soient pas du tout redondantes, intelligemment formatées et ordonnées de façon aussi évidente que pertinente, et surtout apportant de vraies infos historiques qui en font à l'arrivée un vrai livre de cinéphilie, avec des notices présentant auteurs et genres cinématographiques en marge, et mettant à l'honneur des cinéma étrangers délaissés. On rit évidemment énormément, mais toujours avec dans le coin de la bouche ce sentiment de sympathie qui a toujours fait la "Nanarland's touch." La spécificité du site est toujours au rendez-vous, à savoir de faire en sorte que les chroniques soient aussi drôles à lire que les films à regarder. Et c'est vraiment bien écrit, offrant l'occasion de jubiler devant certaines formulations et trouvailles qui parviennent à se renouveler de texte en texte.

Destiné autant aux amateurs qu'aux novices intrigués, le bouquin pourra sans problème servir de guide de visionnage. Il faut dire que les temps ont changé, et qu'aujourd'hui je suppose que tous les titres cités doivent se trouver très facilement sur la toile. Alors que je me souviens de l'époque pas si lointaine où l'on était contraint de brasser des VHS et des DVD dans les bacs de boutiques interlopes ou de guetter les vide-greniers, en se fiant éventuellement à des jaquettes trompeuses, avec le risque de n'avoir déniché à l'arrivée qu'un vrai mauvais film. Étant indiscutable qu'il y a matière, on se réjouira d'apprendre que l'épisode 2 est déjà en préparation.


MES CHRONIQUES SUR NANARLAND :
Teenagers from outer space, Tom Graeff, 1959
Le Mort dans le filet, Fritz Böttger, 1960
Ninja exterminator, Felix Tong, 1987

11 mai 2016

Le Cinéma de Steven Spielberg I. 1974-1984

The Sugarland express, 1974
Premier film de Spielberg pour le cinéma, tourné en scope, avec déjà les complicités de John Williams à la musique (très chouette thème à base d'harmonica, dans une ambiance country pleine de modestie) et Vilmos Zsigmond à la photo, particulièrement solaire. Film sur le mouvement (la route et ce qui se trouve au bout) et sur le désir de retrouver ou reconstruire une cellule familiale protectrice (la voiture qui devient un lieu de vie), The Sugarland express est plein d'idées de mise en scène qui tirent justement parti des décors imposés par son sujet. La maestria avec laquelle le jeune réalisateur filme le ballet des voitures impressionne, et on n'oubliera pas que sur ce sujet, il s'était plus que bien fait la main lors du coup de génie de Duel (1971). 

Inspiré d'un authentique fait divers, le film est un road movie au ralenti. Les poursuites sont assez rares et pendant la majeure partie du métrage, la police est réduite à suivre en une longue file indienne le véhicule du couple en cavale, avec son otage de flic. L'intérêt se porte évidemment sur les personnages, au portrait psychologique complexe et dénué de manichéisme. On se régale de l'intelligence du scénario et des dialogues qui rendent avec justesse les émotions créées par les diverses situations. On en vient ainsi à mieux les connaître et à se prendre d'affection pour eux, tout comme la population texanne qui vient leur montrer son soutien au fur et à mesure du périple. Car Lou Jean et Clovis Poplin n'ont rien à voir avec les amants criminels du type Bonnie & Clyde. Ils ne sont pas dangereux et ne pensent pas à mal. Au passage, le film en profite pour égratigner l'extrémisme de certains citoyens américains, engagés dans des milices et prompts à sortir les armes pour se faire soi-même justice, comme au temps du western.

Spielberg impose un casting aux petits oignons, opposant un vétéran d'Hollywood à de nouvelles têtes. Ben Johnson est excellent et particulièrement touchant en sheriff qui fait son boulot mais souhaite le faire avec dignité et compassion, vrai père de substitution pour le jeune couple en fuite. Avec son physique de femme enfant, Goldie Hawn est parfaite, vivant les événements à fleur de peau, sombrant à l'occasion dans l'hystérie, animée et presque aveuglée par le désir de récupérer son enfant. Dans sa bouche, le mot "Sugarland" sonne comme "Neverland" et devient un lieu mythique, celui de l'enfance. Dans le rôle du mari, William Atherton (le journaliste sans scrupules des Die hard) est vraiment bon, exprimant avec justesse sa condition, entre la réalité qu'il doit gérer et qui le fait pencher dans le monde des adultes et son amour pour Lou Jean qui demande à être vécu avec une simplicité et une inconséquence au contraire juvéniles. Enfin Michael Sacks, qu'on avait remarqué chez George Roy Hill (le Billy Pilgrim de Slaughterhouse-five), compose un flic novice qui va se lier d'amitié avec ses ravisseurs et se révéler finalement lui aussi capable de goûter la puérilité (rien de péjoratif ici). En laissant libre cours à sa fascination pour le monde de l'enfance et à sa volonté d'adopter le point de vue de ses héros, le réalisateur se fait également plaisir en montrant ceux-ci gloussant comme des gosses devant une projection en plein air d'épisodes de Bip-bip et Coyote. On notera aussi une brève apparition de gamins à vélo, figure emblématique de son cinéma.

The Sugarland express est un spectacle qui peut être apprécié à tous âges, sans jamais apparaître pour autant comme une œuvre de compromis. Car les personnages ont parfaitement conscience que leur échappée n'est qu'un leurre, et très vite un sentiment désabusé gagne le spectateur, devant une situation qui apparaît clairement sans issue possible. La fin est magnifiquement amenée et nous offre un plan à contre-jour marquant, qui personnellement m'évoque instantanément son équivalent par Lucas dans le final de THX-1138. Film réellement touchant, sincère et sans épate, c'est sans conteste pour moi un des Spielberg les plus attachants, une pièce musicale jouée en mineur, capable de susciter la joie la plus primitive liée à la fièvre du mouvement, et la tristesse la plus inconsolable. J'y retrouve la même fraîcheur que dans The Rain People de Coppola, qui parvenait pareillement à détendre le spectateur avant de déboucher sur un brutal basculement qui le laissait stupéfait un bon moment.




1941, 1979
Coécrit par le tandem des deux Bob (Gale et Zemeckis) et directement inspiré par l'esprit irrévérencieux et référentiel de Mad magazine, ce quatrième long-métrage de Spielberg est une immense chorégraphie, tant dans les déplacements des personnages que dans ceux de la caméra qui est constamment en mouvements, le réalisateur étant trop content de donner ses lettres de noblesse à la Louma. C'est peut-être le film burlesque ultime, une sorte de point de non-retour. Et à ce titre, la scène de bagarre dans le night club est monumentale. Ça pête de partout, c'est un festival de maquettes, illuminé par un casting de furieux, et c'est blindé de références cinématographiques, comme si Spielberg prenait plaisir à y convoquer tout ce qui a nourri sa passion. On pourra trouver ça lourdaud, et trop long. Personnellement, j'adore d'autant plus que le film a gagné une patine nostalgique sans équivalent en ces temps de tournages sur fond vert et de lissage numérique, sans parler de toute cette troupe d'acteurs.

Après avoir contribué à définir la notion de blockbuster, le réalisateur se voyait ici donner les moyens de faire ce qu'il veut, tel un enfant gâté qui se serait mis le Père Noël dans la poche, un peu comme Scorsese de son côté avec New York New York. Vrai gros bide à sa sortie, le film va sans doute commencer à faire douter Hollywood qui durant toute la décennie avait accepté de faire aveuglément confiance à tous ces prodiges barbus (il faudra attendre le Heaven's gate de Cimino pour définitivement enfoncer le clou de ce cercueil).




E.T. the extraterrestrial (E.T. l'extra-terrestre), 1982
Merveille de chef d'œuvre aussi poignant que libérateur, réalisé avec une sincérité de tous les instants et illuminé aussi bien par la photographie éblouissante au sens propre d'Allen Daviau que par la musique tourneboulante, riche et aérienne de monsieur Williams. Au-delà du phénomène commercial inédit qu'il a incarné, E.T. apparaît aujourd'hui comme un vrai classique du cinéma américain des 80's qu'il faut continuer à revoir. Le film est un miracle de justesse et d'émotion, et c'est davantage ses qualités propres que l'effet nostalgique qui font que je pleure toutes les larmes de mon corps devant la peinture de cette enfance si complice et de ces adultes qui n'ont pas perdu tout espoir.

Je n'ai pas réussi à déterminer si c'est le premier film que j'ai vu en salle de ma vie, mais je garde un souvenir très précis de la séance et des toutes premières images qui avaient suffi à m'impressionner au point de me faire quitter la projection un moment. Dans leur mémoire, les spectateurs ont peut-être surtout retenu à quel point ce film jouait sur la corde sensible, ce qu'ils associent trop facilement à de la mièvrerie. Or, s'il regardaient le film aujourd'hui, ils se rendraient compte à quel point on en est loin. Que l'émotion qui y est présente est sincère, juste et que le film est admirable de naturel. C'est là tout le talent de Spielberg que d'être parvenu à cette alchimie grâce à sa capacité à diriger ses jeunes comédiens (on est loin des gamins têtes à claque des Jurassic park) et de transcender la lourdeur des effets spéciaux mécaniques. Et c'est peu de dire qu'on y croit au petit bonhomme en mousse de Carlo Rambaldi.






Indiana Jones and the temple of doom (Indiana Jones et le temple maudit), 1984
En 1981, Spielberg s'associait avec Lucas pour Raiders of the lost ark qui, après Star wars, se voulait un nouvel hommage aux serials de leur enfance, mais versant aventure exotique et avec des moyens de superproduction. La réussite commerciale de ces deux films a fini par imposer le blockbuster comme nouveau modèle économique hollywoodien. Le second volet des exploits d'Indiana Jones a l'intelligence de ne pas trop marcher sur les pas du premier, même s'il persiste à cultiver le goût de la citation. Il s'en distingue en particulier par son mélange entre une approche décomplexée du film d'aventure et des enjeux franchement sombres.

Ébourriffant spectacle, le premier quart d'heure est sans doute l'une des plus folles ouvertures de film jamais conçues, suite d'hommages à un certain classicisme hollywoodien fait de burlesque et de comédie musicale. Confrontée à de purs méchants de cinéma, Kate Capshaw joue certes un rôle de potiche blonde assez risqué, mais le film nous offre grâce à elle de savoureuses percées vers la screwball comedy. Pétillance des dialogues, virtuosité de la chorégraphie, folie des cascades, rythme crescendo et scènes d'action en mode poupées russes : tout n'est que jubilation pour le spectateur. Entre ce démarrage et le rollercoaster final qui affirmera la suprématie d'ILM en terme d'effets spéciaux, l'impeccable mécanique de Temple of doom se permet donc aussi des ruptures de ton étonnantes, dès lors qu'on a basculé dans le monde des ténèbres où sont maintenus en esclavage des enfants volés à des villageois miséreux. Le divertissement reste alors en travers de la gorge, et donne l'occasion à Spielberg d'exprimer plus franchement son côté sadique de vilain garçon.


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