30 novembre 2016

Un peu d'Histoire médiévale

Georges Duby, L'An Mil, 1967
L'ouvrage est d'une certaine manière un peu frustrant, puisqu'il s'agit surtout d'une compilation de textes d'époque et non d'un essai distancié sur ce que fut ce basculement dans le premier millénaire. Les sources de ce temps-là étaient encore relativement rares, elles proviennent donc essentiellement des moines — alors seuls lettrés — et témoignent précisément de la façon dont l'écrit s'installe progressivement et s'offre enfin aux historiens comme l'archive la plus précieuse. 

Duby organise et commente cet ensemble de textes avec une intelligence épatante, et nous fait pénétrer dans la pensée spirituelle de cette époque qui a nourri par la suite de trop nombreux fantasmes. L'historien rend sensible une sorte de progression vers la lumière. Cependant, j'avoue qu'avec un tel titre généraliste, j'espérais aussi une vision plus ancrée dans la société et les mœurs de la population. Ici, étant donnée l'origine ecclésiastique des sources, on reste évidemment bien plus près des cieux. Il faudra donc chercher ailleurs pour atteindre une dimension plus immédiatement humaine.




Zoé Oldenburg, Le Bûcher de Montségur, 1959
Réédité chez Folio histoire, ce livre a fait partie des premiers titres publiés au cours des années 60 dans cette collection essentielle de Gallimard : Trente journées qui ont fait la France. Le but étant de confier à des experts dans leur domaine la rédaction d'un ouvrage qui se voudrait à la fois définitif sur le sujet, tout en faisant preuve d'une vraie volonté de vulgarisation. Historienne ET romancière, Zoé Oldenburg accompli ici une somme de travail considérable et indiscutablement inspiré. C'est un peu "Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur l'hérésie cathare et la croisade du Languedoc sans jamais oser le demander".

L'ouvrage est ample, intelligent et passionnant. L'auteur retrace les faits, décrit les idéologies et dénonce les impostures, dans ce qui reste évidemment avant tout une grande affaire politique. Elle prend garde surtout de ne jamais verser dans une vision simpliste de l'Histoire, c'est-à-dire binaire. Elle rend compte avec honnêteté des sources contemporaines, tout en se livrant à un travail d'interprétation convaincant. Il y eut et il y aura certes d'autres ouvrages sur le catharisme, un thème qui a nourri tant de passions et de mythes. Mais en ce qui me concerne, celui-ci a comblé toutes mes attentes, et même bien au-delà. Sachant qu'Oldenburg était ici loin d'en avoir fini avec la question, qui nourrira encore son œuvre romanesque.




Emmanuel Le Roy Ladurie, Montaillou village occitan, 1975
L'historien Le Roy Ladurie propose ici une plongée d'une précision assez vertigineuse dans la vie d'un village des Pyrénées ariégoises au XIVe siècle. Car c'est bien toute la vie sociale, familiale, spirituelle, économique et sentimentale de ses habitants qui ressurgit sous nos yeux. La source principale est un document extraordinaire : les comptes-rendus d'un tribunal d'inquisition local. Traquant les derniers restes de l'hérésie cathare, les inquisiteurs ont en effet arrêté et interrogé un important pourcentage des villageois, et à travers leurs dépositions c'est tout un monde lointain de relations entre les vivants (et les morts) qui se dévoile. On apprend par exemple que, même si l'inceste restait considéré comme un péché, il tentait régulièrement les frères et sœurs du village, dont un dicton disait d'ailleurs : « À cousine du second degré, enfonce-lui tout ! » 

Le plus remarquable est certainement la façon formidablement pertinente dont Le Roy Ladurie a organisé les enseignements de ce document, si procédurier qu'il en vient à tout consigner. C'est écrit avec intelligence et une volonté de justesse permanente. Le livre eut un fort retentissement à sa sortie, devenant best-seller à une époque où les ouvrages d'Histoire ne touchaient pas comme aujourd'hui autant le grand public. Ce serait intéressant de savoir comment il est jugé aujourd'hui par les historiens, puisqu'à coup sûr il doit y avoir maintenant d'autres méthodes de recherches et que la sienne est peut-être contestée. Mais de mon point de vue, c'est une somme de travail impressionnante, dont la réputation est justifiée. Une récit que j'ai trouvé même souvent fascinant tant il nous rend ces gens si loin si proches.

28 novembre 2016

Friedrich Wilhelm Murnau, 1927-1931

Sunrise (L'Aurore), 1927
C'est l'époque où le cinéma muet semble avoir atteint la perfection de son langage, parvenant à capturer l'essence même des personnages qu'il met en scène, et à la faire entrer directement en résonnance avec le cœur du spectateur. C'est l'époque de ces chefs-d'œuvres d'évidence que sont The Crowd de King Vidor, Solitude de Paul Fejos, ou les films que Borzage tourne avec le duo Janet Gaynor et Charles FarrellC'est l'époque, enfin, où le prodige du cinéma allemand F.W. Murnau est appelé à Hollywood pour réaliser Sunrisevéritable poème sur pellicule. Disposant pour son premier film américain d'une liberté totale et de moyens sans pareils, le cinéaste va synthétiser ici le fruit de toutes ses précédentes expériences. Le film fourmille notamment d'effets optiques qui viennent constamment soutenir, illustrer et transfigurer les émotions et sentiments des personnages. 

Murnau nous conte une histoire d'amour universelle, hors du temps, brassant des thèmes simples (la femme, l'homme, la ville), où les êtres sont tour à tour victimes et acteurs de la passion. Et George O'Brien et Janet Gaynor s'imposent au firmament des plus beaux couples de cinéma. Quel bonheur de partager un temps leur amour retrouvé et consolidé, purifié par les larmes et le pardon du ciel. Le talent de Murnau, sa compréhension et sa maîtrise du média, bref son génie, nous laissent bouleversés. Ces quelques lignes ne peuvent lui rendre justice, il faut voir ce film pour accéder à une juste compréhension du miracle ici à l'œuvre.




City girl (La Bru / L'Intruse), 1930 
Avant-dernier film du cinéaste, prolongement évident de Sunrise en moins flamboyant (mais tout est relatif), City girl est l'histoire dun amour contrarié dont la beauté et la profondeur semblent directement émaner de la simplicité de ses intentions. Au lieu de jouer naïvement sur l'opposition ville infernale / campagne idyllique, le réalisateur s'attache au contraire à montrer que, quel que soit le lieu, les comportements humains ne changent pas. La seule chose qui fera la différence, ce sera la sincérité des sentiments. 

Ici en effet, on a d'un côté le fermier pétri d'innocence écrasé par l'autorité paternelle (Charles Farrell, acteur immortalisé par ses prestations fiévreuses chez Borzage), et de l'autre la jeune serveuse qui rêve d'une Nature accueillante. Leur rencontre va brièvement représenter pour eux un moment où ils se sentiront enfin vivre, à l'image de l'exaltante séquence de la course dans les champs, filmée par un fantastique travelling aérien. Mais la vie à la campagne s'avérera être un autre enfer, équivalent à celui qui régnait dans l'atmosphère étouffante du restaurant à l'heure de pointe : l'hostilité du beau-père et la concupiscence des ouvriers agricoles valent la vulgarité des clients et la sévérité de la patronne qu'a connue la jeune fille (très belle Mary Duncan, au jeu si naturel). Murnau résout alors son intrigue lors d'une nuit de tempête à l'atmosphère quasi fantastique, où l'on a vraiment l'impression de sentir le vent dans les blés. Du point de vue formel, son film est extrêmement sobre. Pas d'effets visuels, très peu de décors. Il s'agit encore une fois d'atteindre une forme de quintessence.




Tabu (Tabou), cosigné par Robert Flaherty, 1931 
L'ultime romance à la Murnau, plus épurée que jamais du fait de cet environnement paradisiaque qu'est l'île de Bora-Bora. Le naturalisme des comédiens — tous des non-professionnels recrutés sur les lieux-mêmes — en devient bouleversant. Cette interprétation pleine de charme et de vie, associée à la mise en scène et au montage superbement maîtrisés, font de ce film posthume un pur bijou qui n'est en rien plombé par les artifices du muet, s'imposant dans toute sa modernité et son universalité. Très peu d'effets de surimpression, on est évidemment à mille lieues de l'expressionniste allemand, et c'est plutôt aux derniers feux du cinéma muet que l'on assiste. Les seuls cartons apparaissant à l'écran sont ceux des lettres et pancartes que lisent les personnages.

Le film commence sur la description délicieuse et jamais fastidieuse de l'existence édenique de jeunes gens se livrant à des jeux de séduction, vivant en totale harmonie avec la Nature. Même les scènes de danse rituelle nous touchent par l'enthousiasme sincère des danseurs qui dégagent une énergie communicative. Le récit se met très vite en branle lorsqu'une tribu voisine veut faire d'une des jeunes filles du village leur vierge sacrée. Elle devient alors tabou. Elle parviendra à fuir avec son amoureux et après une périlleuse traversée, ils se réfugieront sur une île un peu plus occidentalisée, colonie française. Le film montrera avec beaucoup de force et sans naïveté la difficile survie dans cette société d'un couple qui ne connaît pas la valeur de l'argent, alors que la malédiction du tabou va refaire surface. La fin sera quant à elle d'une noirceur rare. Comme si le concept même de happy end n'avait jamais été inventé. Un vrai choc.

Le documentariste Flaherty et Murnau avaient initié le projet ensemble, mais il semblerait que ce dernier ait progressivement entièrement pris les rênes sur le plateau. Thématiquement et visuellement, le film semble complètement s'épurer pour épouser la seule figure du jeune couple. Entre une société moderne qui fonctionne sur des rapports monétaires et les tabous imposés par une société traditionnelle, le couple lutte et s'accroche à ses rêves contre vents et marées du sort. Et puis il y a ces apparitions fantomatiques, et qui nous semblent parfois rêvées, du vieux chef qui vient menacer la jeune fille à la lueur de la lune. Une splendeur.


DOSSIER F.W. MURNAU :

25 novembre 2016

Friedrich Wilhelm Murnau, 1922-1924

Nosferatu, eine Symphonie des Grauens (Nosferatu le vampire), 1922
Tard dans la nuit, tremblant et excité, j'ai à nouveau plongé dans ce film-monde. J'ai encore une fois marché dans les pas du jeune Hutter, quittant Wisborg, ses ruelles de lumière et sa femme amoureuse, pour rejoindre les Carpates et leurs forêts peuplées de bêtes sauvages invisibles. J'ai cru avoir passé comme lui une nuit de cauchemar, en compagnie d'un Comte au comportement plus qu'étrange. Sa posture et ses gestes, faisant comme corps avec les ténèbres, avaient curieusement quelque chose de naturel, imposant une logique autre, certes, mais néanmoins authentique. Ses yeux vides, sa figure livide et dénuée d'expressivité, ses deux fines canines resserrées composaient un être hideux, fascinant mais nullement repoussant.

Mon sang s'est glacé la nuit suivante, lorsque l'horrible silhouette, pâle comme la lune, s'est découpée dans l'encadrement de la porte de ma chambre. J'étais prêt à hurler mais mes cris se coinçaient dans ma gorge et j'aurais pu m'étouffer dans le vomi de mon angoisse. Je ne garde qu'un souvenir brumeux de ce qui a suivi, défilé d'images délirantes, portées par un rythme impossible, issues d'un cerveau fiévreux, d'un ailleurs depuis lequel j'avais perdu la conscience de moi-même. Rien de tout cela n'a pu exister, et pourtant... 

Adaptation non autorisée du chef-d'œuvre de Bram StokerNosferatu, une symphonie de l'horreur est une véritable leçon de mise en scène de la terreur qui n'a rien perdu de sa puissance. Murnau joue du hors champ avec une efficacité diabolique, inaugure le principe du jump-cut, et établit une bonne fois pour toutes les bases stylistiques d'un genre (suggestion, révélation, images-chocs). Certes, il y eut après lui de nombreuses réussites, mais on peut les considérer comme d'habiles variations autour de ce canon. Soucieux du visuel comme ses confrères expressionnistes allemands, le réalisateur ne cherche cependant pas la stylisation des décors, aérant au contraire son récit par de vrais extérieurs, et préférant jouer sur le cadre, la lumière et surtout le montage. Il est tout simplement en train de parfaire un langage, celui du cinéma muet, et on a peine à imaginer l'effet qu'a pu avoir le film sur le public de l'époque. 

Nosferatu n'est cependant pas qu'un poème de l'effroi, le fantastique gothique se teinte également de romantisme et d'un sens du tragique. Je trouve ainsi la fin aussi belle qu'émouvante, l'idée étant quand même qu'Orlock n'est pas qu'un monstrueux suceur de sang mais est réellement tombé amoureux de la femme d'Hutter, se laissant littéralement consumer par la passion en oubliant de surveiller l'heure.




Der letzte Mann (Le Dernier des hommes), 1924
Incontournable sommet du cinéma expressionniste, où décors, personnages et mise en scène font corps. Rejettant les intertitres surexplicatifs et briseurs de rythme, Murnau use en effet de toutes les potentialités de la grammaire cinématographique, de la capacité de métamorphose d'Emil Jannings, et de la mobilité ahurissante de la caméra de Karl Freund pour réaliser une incroyable symphonie où tout fusionne. 

Contrairement au film précédent, et comme il le fera bientôt sur son splendide Faust, Murnau use ici à fond des trucages et des décors fabriqués en studio pour mieux plier le monde à sa vision. Et pourtant, le tour de force technique reste intelligemment au second plan, et ne nous fera jamais perdre de vue le tourment intérieur de ce dernier des hommes.

Film à la fois épuré et flamboyant, drôle et pathétique, beau et horrible, Der letzte Mann se hisse au rang de fable cruelle sur la déchéance, le mensonge du paraître et l'aliénation de la société moderne.



DOSSIER F.W. MURNAU :

23 novembre 2016

La Trève, 2016

La Trève, 2016
Une série créée par Matthieu Donck, Benjamin d'Aoust et Stephane Bergmans
1 saison de 10 épisodes
Avec : Yoann Blanc, Guillaume Kerbusch, Jasmina Douieb, Anne Coesens, Jérémie Zagba, Sophie Breyer...



Produite intégralement en Belgique pour la RTBF, La Trève est une excellente série policière, rafraîchissante par ses audaces et le soin accordé à tous les niveaux de fabrication (écriture, interprétation, réalisation). Elle a été diffusée cette année sur France 2, selon ce principe toujours aussi décourageant de soirées de trois épisodes à la suite, imposant par conséquent un visionnage en replay. 

Alors oui, le générique apparaît comme un joli plagiat de celui de True detective. Oui, l'atmosphère froide et angoissante de petite ville confinée au milieu des pins, ainsi que le rythme cotonneux sur lequel se déroule l'histoire rappellent Les Revenants. Et oui encore, le pittoresque du commissariat aux murs en lambris éveille le souvenir de Twin peaks. Mais le projet qui nous est proposé au final mérite mieux que ces faciles renvois, et on a connu des références moins dignes. Les images et paysages des Ardennes sont splendides, régulièrement magnifiés par de fascinants plans aériens. La mise en scène attentionnée et élégante de Matthieu Donck — cocréateur qui signe tous les épisodes de cette saison — ainsi que la qualité générale de l'interprétation servent ici un scénario qui se révèle formidablement malin et prenant. 


Le déroulement du récit joue de façon très efficace avec les nerfs du spectateur en lui balançant régulièrement sa dose de rebondissements et de cliffhangers, d'autant plus que tout le récit s'inscrit dans une narration à rebours dont on découvrira tardivement la raison d'être. Les auteurs nous font alternativement partager les points de vue des uns et des autres, laissant dans l'ombre ce qu'il faut pour faire jouer notre capacité à anticiper. Les personnages ne sont pas trop caricaturaux, pratiquement tous menant un double jeu, et la plupart se révèleront même très attachants, la série sachant doser avec justesse séquences dramatiques et touches d'humour.


L'enquête proprement dite assemble sous nos yeux les pièces d'un puzzle macabre, qui révèle progressivement un petit côté mécanique. En effet, on va en gros constater que chaque personnage a sa part de responsabilité (plus précisément de culpabilité). Mais au lieu d'aboutir à quelque chose de véritablement artificiel, ce procédé offre au contraire quelque chose de stimulant, le suspense étant maintenu jusqu'au bout, et chacun étant invité à renouveler ses hypothèses. Et c'est vraiment passionnant de voir comment chaque petite histoire s'imbrique petit à petit dans le tableau général, dressant un portrait assez désespéré des liens tissés au sein de cette petite communauté humaine. Il y a une vraie prouesse d'écriture là-dedans. Partant de là, il est évident que la révélation finale sera inévitablement décevante, mais le voyage aura été suffisamment captivant pour que l'on ne s'appesantisse pas trop sur cet ultime reproche, qui me semble être le lot de bien des polars.

17 novembre 2016

Cinema paradiso, Giuseppe Tornatore, 1989

Nuovo cinema paradiso (Cinema paradiso), Giuseppe Tornatore, 1989
Avec : Salvatore Cascio, Philippe Noiret, Marco Leonardi, Agnese Nano, Jacques Perrin...

Découvert à sa sortie en salle, Nuovo cinema paradiso est devenu pour moi une référence incontournable, un film-fétiche dans lequel je me complais à replonger régulièrement. Giuseppe Tornatore est parvenu à exprimer avec beauté, intelligence et émotion des thèmes universels qui me touchent au cœur. Son film est une déclaration d'amour fou au septième art, à ses métamorphoses (des burlesques muets à Antonioni), mais aussi à sa magie qui, au-delà de la rétine imprime notre mémoire. La dimension nostalgique devient le révélateur — au sens chimique du terme — de ce que le temps qui passe fait subir à notre identité, ce qu'il préserve comme ce qu'il enfouit.

Durant une nuit pluvieuse d'insomnie, dans son appartement froid de Rome, Salvatore va revoir toute sa vie défiler devant ses yeux, l'essentiel du film devenant donc la projection mentale de son existence, avec ce que cela implique de subjectivité. Un long flashback commence, qui nous emmène dans le village sicilien de son enfance, avec ses habitants caractéristiques de la comédie italienne auxquels on va prendre le temps de s'attacher : le curé qui, d'un coup de clochette, censure le moindre baiser échangé sur l'écran ; le communiste qui se fait snobber par tout le monde ; le bourgeois qui crache littérallement sur le peuple ; le nouveau riche qui finira par s'offrir la salle ; le fou qui garde la place du village (« La Piazza è mia ! »), etc. Et l'on va partager au fil des années l'évolution de ce tout petit monde, qui trace un évident portrait de l'Italie, son âme étant incarnée par la salle de cinéma, bientôt détruite. C'est de ce monde condamné que devra douloureusement s'extirper Salvatore, sacrifice nécessaire sur l'autel de sa carrière.

La photographie de Blasco Giurato sait parfaitement capter et varier les différentes ambiances des lieux, en fonction des besoins dramatiques de chaque scène. Salvatore Cascio, le môme qui joue Toto, est vraiment extraordinaire, plein de malice et d'émerveillement sincère. La relation très particulière qui le lie au projectionniste, vieux bougon génialement interprété par Philippe Noiret, fait tout le sel du film. On rigole beaucoup de ses facéties, filmées à hauteur d'enfant. Puisant à coup sûr à la source de ses propres souvenirs, d'où ce parfum d'authenticité, Tornatore livre un scénario vraiment inspiré où les scènes s'enchaînent avec une inépuisable variété. Mais derrière la drôlerie et le pittoresque dans la peinture de cette communauté de l'écran, derrière le récit initiatique d'un enfant qui cherche sa place, puis d'un jeune homme qui s'éveille à l'amour, se fait jour une profonde mélancolie. Parvenu à l'âge adulte, Salvatore a tourné le dos à son passé, son village natal, sa famille. Il apparaît à Rome comme un être ayant perdu toute chaleur humaine, ayant sans doute réussi socialement — on ne sait pas s'il est réalisateur ou producteur — comblé par le succès et les femmes mais manquant cruellement d'amour. Le spectateur l'ayant suivi dès son plus jeune âge ne peut que constater sa terrible perte de vitalité. Dans ce rôle marqué par la réserve, faisant ainsi passer beaucoup de choses par le regard, Jacques Perrin se montre formidablement émouvant.



Si je trouve le film aussi magnifique, c'est parce qu'il fonctionne ainsi davantage par l'évocation que par la diction. Il faut voir comment le réalisateur compose précisément chacun de ses plans, donne du sens au moindre mouvement de caméra, fait interagir décor et personnages, et surtout, comment il parvient à organiser cet ensemble par un remarquable travail de montage. Jouant sur la temporalité et le principe de l'évocation, chaque raccord devient particulièrement riche, qu'il soit visuel ou sonore (éclairs, cloches, cercueil, bobine). De même, chaque insert qui nous montre Toto adulte est réellement saisissant, révélant l'impact de souvenirs qui ressurgissent soudain avec une force insoupçonnée. 

Cinéaste brillant, Tornatore nous offre une série de scènes merveilleusement poétiques, comme celle où Toto attend, chaque soir pendant des mois, qu'il pleuve ou qu'il vente, que la jeune fille qu'il aime apparaisse à sa fenêtre. Le soir du nouvel an, dépité, il finit par s'en aller, et la caméra le filme alors qu'il s'éloigne dans la nuit, et que des assiettes sont balancées par les fenêtres tandis qu'éclate dans les cieux un feu d'artifice. Et que dire de la toute dernière scène du film, bouleversant climax que je considère personnellement comme une des plus belles jamais tournées ? Sans mots, uniquement via la projection lumineuse sur l'écran, c'est tout un passé oublié, fait de joies et de regrets, qui ressurgit et nous submerge.

Tous ces grands moments de cinéma sont sublimés par la musique de Morricone qui s'associe ici à son fils Andrea pour ce qui est une de ses plus belles partitions, en harmonie parfaite avec les émotions véhiculées par les images. Son Love theme me colle systématiquement des frissons. Qui d'autre que le compositeur de Once upon a time in America pouvait à ce point rendre palpable cette petite musique de la nostalgie et du temps perdu ?




Curieusement, après un tel film, j'aurais du suivre de près la carrière de ce cinéaste, qui continue à sortir régulièrement des films, malgré le marasme de l'industrie cinématographique italienne. Or à part le joli Marchands de rêves en 1995, qui semblait creuser la même veine passéiste, je n'ai jamais été particulièrement intéressé par le reste de son œuvre, comme si Cinema paradiso demeurait pour moi la rencontre avec un film et non avec un artiste.

Il existe un director's cut du film, plus long d'une cinquantaine de minutes, où Tornatore a pu réintégrer les scènes qu'il avait été contraint de couper lors de la sortie en salle. La chronologie kaléidoscopique est respectée, quelques ajouts sont disséminés dans la seconde partie où Toto est adolescent (notamment son initiation sexuelle avec la prostituée du village, personnage absent de la version cinéma), mais c'est surtout le troisième acte avec Toto adulte qui se voit considérablement enrichi. Son retour au pays natal va lui donner l'occasion de retrouver son amour de jeunesse, Elena, interprétée par Brigitte Fossey, qui avait donc été totalement sucrée du montage d'origine. Mettre en scène leurs retrouvailles était un pari risqué : comment en effet recréer la magie de cet amour en donnant à voir l'épreuve du temps sur son visage ? Tornatore s'en sort étonnamment bien, lors d'une scène qui lève le voile sur certains faits passés. Cela fait perdre un peu de mystère au film mais si on a aimé les personnages, la scène reste un moment appréciable. Elle est qui plus est visuellement très belle et pleine de pudeur, et par conséquent bien chargée en émotion.

Cela étant, quand bien même elle correspond à une version tronquée par rapport aux intentions initiales du metteur en scène, le montage d'origine conserve ma préférence. Il apparaît mieux rythmé et plus cohérent. Les nouvelles scènes ont de beaux moments mais m'ont parfois donné l'impression de nuire aux anciennes, de finissant presque par diluer la saveur d'un film qui fonctionne justement beaucoup sur l'allusion et le non-dit (non-montré). Il m'a notamment semblé que manquaient les quelques inserts de Toto adulte entre les flashbacks, que je trouvais justement pleins de force. Pour les amoureux du film, cela reste une aubaine, mais à titre de curiosité uniquement. Mais s'il s'agit de découvrir le film, mieux vaut en rester à la version cinéma.


Toute la magie du film en trois minutes... :


14 novembre 2016

Littérature latino

Fernando Arrabal, Lettre à Franco, 1971
Loin de céder à la tentation du pamphlet, le poète et dramaturge Arrabal livrait ici un texte vibrant et poignant. Écrite en 1971, au cœur de la nuit fasciste, sa lettre s'adresse directement au Caudillo, espérant bravement susciter son empathie. 

Arrabal, qui a lui-même connu les geôles, raconte avec un courage indicible mais sans haine aveugle, la guerre, et les souffrances d'un peuple, hier comme aujourd'hui. Cette Lettre n'a rien perdu de sa force, bien au contraire.











Adolfo Bioy Casarès, Un photographe à La Plata, 1985
Récit étonnamment envoûtant, Un photographe à La Plata met en scène un jeune photographe déboulant une semaine à la grande ville pour une commande. Il nous est dépeint comme un individu faussement naïf, dont l'auteur nous ferait partager certaines de ses intimes pensées. On le suit donc dans une suite de fascinantes rencontres, sans jamais parvenir à savoir si autre chose est ici en jeu.

Sous une apparente nonchalance, Bioy Casarès joue avec certains codes du roman, entre rêve et fantasme d'une autre fiction dont on ne saura jamais si elle s'est véritablement produite. Vertigineux.









Javier Marias, Demain dans la bataille pense à moi, 1994
Cet auteur espagnol m'intriguait depuis longtemps, et après cette première lecture je l'ai adopté sans débat. Marias propose ici un texte absolument extraordinaire, un récit puissant et fascinant. L'ouverture à elle seule est un authentique morceau de bravoure, où sur 90 pages l'auteur réussit à maintenir en haleine son lecteur à partir d'un unique et troublant événement, en brodant sur toutes ses implications réelles ou imaginées. L'écriture minutieuse y développe toute une série de réflexions proprement vertigineuses sur la condition humaine. Il y est question en particulier de ce qui nous lie aux autres, dans la vie comme dans la mort. 

Le tout se déroule dans une ambiance madrilène particulièrement morne, due à la communicative passivité d'un narrateur qui parvient à nous faire perdre de vue le caractère odieux de ses comportements, s'apparentant ainsi à une sorte de cousin lointain de Meursault. Et en même temps, l'humour est bien présent, notamment dans la savoureuse vision satirique de la société de Cour espagnole. Prix Femina étranger, grande littérature.



Juan José Saer, L'Enquête, 1996
Je découvre cet auteur argentin majeur avec ce bouquin très déstabilisant et franchement enthousiasmant, qui joue constamment avec les attentes du lecteur sur le roman qui lui est proposé (polar prétexte à réflexions artistiques).

Mise en abime et célébration de la fiction reine, c'est écrit avec autant de maîtrise que de liberté poétique. Un texte très étonnant, assurément.













Eugenia Almeida, L'Autobus, 2012
Un très bon roman porté par un vrai sens de l'atmosphère. Sa volonté de dépouillement fait craindre dans un premier temps un récit convenu, mais on se retrouve progressivement sous le charme de paysages palpables, qui rendent encore plus intenses les relations entre la poignée de personnages qui y vivotent.

Peu épais, le livre envoûte par une sorte de mélancolie sourde qui émane de ses personnages dont on se plaît à partager l'existence. Et Almeida semble dire beaucoup de choses sur la société argentine derrière la surface des faits et la simplicité des mots.


10 novembre 2016

Trois films de Paul Greengrass, 2002-2006

Bloody sunday, 2002
Le projet aurait pu en effrayer plus d'un. Le britannique Greengrass met en place avec une confondante impression d'aisance un dispositif qu'il reconduira avec brio pour son United 93 : la reconstitution en quasi-temps réel d'un tragique fait d'actualité, où l'on alterne entre les différents points de vue de tous les individus concernés, qu'il s'agisse des gens sur le terrain ou des observateurs. C'est d'autant plus admirable que le réalisateur a manifestement eu les moyens, tournant à Derry dans les lieux-mêmes où se déroula le Bloody sunday, avec à sa disposition une foule conséquente de figurants.

À ce saisissant effet de réalisme, viennent s'ajouter quelques éléments mélodramatiques, avec des personnages rapidement caractérisés qui vont permettre au spectateur d'avoir de quoi faire fonctionner son empathie, et de ne pas rester ainsi froidement à distance des faits. On suivra notamment les parcours croisés d'un jeune homme fraîchement sorti de prison, d'un para gagné par les remords, et l'on partagera la difficile relation entre un député catholique et sa compagne protestante.

C'est donc aussi impuissant qu'émotionnellement pleinement engagé que le spectateur est ainsi progressivement emporté par une cascade infernale d'événements, que l'on sait de toutes façons conduire inéluctablement à une tragédie. Il se crée alors un suspense littéralement insoutenable. Émotion, dignité de la reconstitution, maîtrise technique, Bloody sunday est un film réussi et impressionnant.




The Bourne supremacy (La Mort dans la peau), 2004
J'aime vraiment le concept de cette franchise : un protagoniste qui n'est que réflexes préprogrammés, et qui pour survivre se doit d'avoir toujours un temps d'avance sur ses adversaires. Refusant la moinde expressivité, l'inattendu Matt Damon s'impose comme une sorte de machine à agir, jamais surpris dans un moment de réflexion, ne prenant pas même le temps de dormir. En respectant ce principe, ce film assure déjà un excellent divertissement, doté qui plus est d'une bande originale toujours aussi remarquable de John Powell

Les ressorts de l'intrigue s'avèrent cependant assez pauvres. Tout ce qui pouvait être exploité dans la trajectoire de ce personnage en quête de sa mémoire avait déjà — et brillamment — eté bouclé dans le premier volet réalisé par Doug Liman. Cette faiblesse scénaristique fait que le film de Greengrass tiendra moins le coup à la revoyure, les nouveaux enjeux proposés ici étant loin d'être aussi prenants. Le film ressemble alors à une puissante machine qui tournerait à vide. Et ce ne sont pas les épisodes suivants qui y changeront quoi que ce soit, spectacles efficaces mais qui auront cessé de convaincre sur le fond.

Concernant la forme, il s'est passé ici quelque chose de nouveau. Greengrass va en effet totalement bousculer l'écriture visuelle définie par Liman, modèle d'élégance fait de mouvements grâcieux et d'une parfaite gestion de l'espace. J'ai toujours voué aux gémonies l'incompréhensible parti-pris de certains réalisateurs de transformer leurs scènes d'action en bouille visuelle (Michael Bay, Christopher Nolan, David TwohyMarc Forster ou Olivier Megaton) : caméra systématiquement à l'épaule, tremblements incessants et montage à la mitraillette. Si en apparence, Greengrass semble opter pour une grammaire similaire, il propose en réalité autre chose qu'un montage vide de sens. Le réalisateur a sans doute voulu donner un équivalent visuel à l'état sans cesse vigilant de Bourne, multipliant donc les éclairs de plans, visions éparses de ce qui l'entoure et que le spectateur peut légitimement avoir du mal à saisir. Le son y a une importance capitale. La baston dans l'appartement s'efforce par exemple d'accentuer les bruitages pour rendre compte de la violence de l'affrontement, plutôt que de suivre les gestes. C'est vraiment flagrant : la bande son place au premier plan les coups portés, les meubles cassés mais aussi les souffles des combattants.

La poursuite en voiture dans les rues de Moscou qui clôt le film est quant à elle d'une violence assez rare et m'est même apparue avant-gardiste (ce qui sous-entend un certain effort de la part du spectateur). Contrairement à un Liman, un Cameron ou un McTiernan, Greengrass préfère rendre compte de l'énergie plutôt que l'espace. Son montage est quasiment d'ordre musical, les plans étant agencés comme autant de leitmotivs : visage crispé de Damon, rappel de sa blessure, coups de frein et d'accélérateur, levier de vitesse, etc. Au final, je trouve que ça donne quelque chose de non seulement inédit, mais vraiment spectaculaire. Les plans larges qui montrent les véhicules valdinguer restent impressionnants, avec un petit côté cascades à l'ancienne où l'on ressent la tôle froissée. Après le tout-numérique des poursuites de I, robot et The Matrix reloaded, ça faisait du bien de revenir un peu à cet artisanat-là. Greengrass capte l'action d'une façon qu'on pourrait qualifier d'organique, et il semble encore aujourd'hui être le seul à maîtriser ce langage, qu'il continue à parfaire de film en film.




United 93 (Vol 93), 2006
Peut-être que ce que j'avais mangé avant n'était pas très frais, peut-être que j'étais trop près de l'écran, peut-être... Toujours est-il qu'au fur et à mesure du film, j'ai senti mes tripes se nouer, j'ai littéralement fait corps avec le stress des personnages à l'écran, la stupéfaction des aiguilleurs du ciel, l'horreur des passagers, l'hystérie des terroristes. J'en suis ressorti malade et flageollant. Je me considère comme une âme sensible masochiste, je savais un peu ce que j'allais voir mais je ne m'attendais pas à une telle absence de distance. Docu-fiction, cinéma-vérité, on pourrait débattre de l'étiquette la plus approprié, la question cesse vite d'être pertinente face au résultat.

On n'est pas dans un film catastrophe avec personnages stéréotypés. Il n'y a d'ailleurs pas vraiment de personnages, juste des gens, des quidams, qui n'ont pas besoin d'être plus développés en dehors de l'action qui nous est montrée. Pas de surdramatisation, ni de point de vue extérieur. Le réalisateur nous plonge au cœur de l'événement et sa capacité à maintenir la tension en filmant uniquement des visages en gros plan au téléphone et des écrans de contrôle au sens bien codifié est tout simplement phénoménale. La cohérence de la vision du cinéaste n'est jamais prise en défaut, et on a là le véritable aboutissement de toute son expérience, à la fois en tant que documentariste méticuleux et en tant que réalisateur de cinéma d'action.

Au passage, le film est aussi un hommage au travail de ces hommes qui régulent les autoroutes du ciel, ces dernières semblant plus fréquentées qu'un périphérique aux heures de pointe. Le fait d'avoir confié les rôles de ces techniciens et celui des commandants de l'armée aux authentiques personnalités qui ont vécu l'événement donne une force supplémentaire à ces scènes, garantit le sérieux de la reconstitution et la crédibilité des termes techniques employés. Et le plus incroyable, c'est que le spectateur n'est jamais perdu. S'appuyant sur un montage franchement virtuose, Greengrass fait confiance à notre intelligence, et ça paye vraiment.

Quant aux scènes aériennes, le fait qu'on sache à l'avance comment tout cela va finir ne ruine en rien ni le suspense, ni l'émotion, bien au contraire. L'immersion est totale. J'étais donc moi-même dans cet avion, je me planquais moi aussi derrière mon siège, ressentant la peur, en vrai. Je comprenais les réactions de ces gens, je pleurais avec eux. Greengrass ne fait aucun compromis quant à la violence des réactions, montrant ou suggérant l'horreur pure. Les vingt dernières minutes sont par conséquent à la limite du soutenable, et ce qu'on y ressent dépasse clairement les limites de l'écran. Bref, une véritable expérience de cinéma, tendue et éprouvante. Un bouleversant mémorial, puissant et digne. Inoubliable.