14 avril 2017

Le Cinéma de Joe Dante V. 1994-2003 : le retour perdant

Runaway daughters (Sur la route), 1994
Avec : Julie Bowen, Jenny Lewis, Holly Fields, Dick Miller, Paul Rudd, Robert Picardo, Wendy Schaal, Belinda Balaski, Dee Wallace-Stone...
Chronique précédemment publiée ici...
















The Second civil war, 1997
À nouveau un téléfilm, produit pour HBO par Barry Levinson qui traitait la même année un sujet similaire sur la manipulation médiatique au cœur du pouvoir politique avec Des hommes d'influence. Subversive et décoiffante, cette Seconde guerre civile se présente malgré son esthétique télévisuelle comme la digne héritière de Doctor Strangelove, par sa capacité à harmoniser comédie loufoque et sujet sérieux. Le scénario part d'un postulat absurde et déroule à partir de là toutes les conséquences, vues essentiellement à travers le miroir révélateur des médias. Car ici, tout est une question d'apparences, d'interprétations des mots comme des images, et le cinéaste se retrouve une nouvelle fois à interroger leur pouvoir dévastateur. Et lorsque la satire finit par faire exploser sa charge de réalité tragique, on se retrouve alors pas loin des terrifiants films-démonstrations de Peter Watkins (La Bombe) où il n'est soudainement plus du tout question de rigoler.

Faisant feu de tout bois, le jeu de massacre vise autant le monde politico-médiatique que la population prête à gober le discours des fous qui dirigent la maison. C'est un sillon que Dante va prolonger quelques années plus tard avec le même bonheur dans Homecoming, une autre production télévisée, média qui décidément se montre bien plus libéral et moins frileux que le grand écran. Très ambitieux par son propos, le téléfilm affiche également un casting digne des superproductions all-star cast des 70's : James Earl Jones, James Coburn, Beau Bridges, Ron Perlman, les fidèles Dick Miller et Kevin McCarthy et Robert Picardo, mais aussi Kevin Dunn, Denis Leary et Phil Hartman que le réalisateur va à nouveau diriger dans son film suivant, cette fois enfin de retour au cinéma.




Small soldiers, 1998
Avec : Gregory Hines, Kirsten Dunst, Kevin Dunn, David Cross, Denis Leary, Phil Hartman...
Chronique précédemment publiée sur DVDClassik...



















Looney tunes back in action (Les Looney tunes passent à l'action), 2003
Un film produit par la Warner sans réelle conviction, projet longtemps rêvé mais dont la gestation fut si longue que plus personne ne l'attendait quand il a enfin atteint les écrans. Témoignage du mauvais goût de l'époque, l'affiche pique les yeux et fait regretter la glorieuse époque de John Alvin. Qui veut la peau de Roger Rabbit ? fut un son temps un succès. Mais tous les films ayant par la suite tenté le mélange animation et prise de vue réelle ont été d'embarrassants échecs : Cool world, Space jam ou Monkeybone (déjà avec Brendan Fraser). Pourtant fan de Dante, j'avais moi-même raté la sortie de ce Looney tunes back in action, et sa découverte fut comme un cadeau inespéré. Car qui mieux que le réalisateur de Gremlins 2, dont une grande partie des films tendent justement à ressembler à des cartoons live, pour revitaliser l'usine à loufoquerie que furent les dessins animés Warner ? Dante démarre le tournage à partir d'un scénario qui tentait de recycler les restes d'autres projets avortés. Le récit se déroule ainsi avec une absence de rigueur qui aurait pu être désastreuse mais qui se révèle finalement coller parfaitement à l'esprit justement anarchique des Looney tunes. Le film délivre ainsi une inventivité de tous les instants, prenant la forme d'un voyage autour du monde où les décors superbes et colorés s'enchaînent, multipliant les effets spéciaux et les dialogues à crever de rire, avec au moins un gag par plan et des références en pagaille au cinéma en général et au monde de Chuck Jones en particulier.

Au-delà de cette volonté de spectacle effarant qui risque la saturation, Dante se livre à une satire d'une férocité ravageuse, visant à la fois l'industrie du spectacle et celle de la grande distribution. Il donne à son film un rythme trépidant de course poursuite digne des cartoons de l'âge d'or. Les quelques rares moments de répits sont toujours troublés par l'inventivité visuelle et les déconnades des toons présents à chaque plan. Pas la peine de chercher ici le regard tendre que Dante sait porter sur ses personnages. Bugs est une ordure, Daffy un crétin. Ils forment un excellent duo qui explose littéralement lors de leur association finale dans l'espace. L'animation a été supervisée par Eric Godlberg, artiste Disney qui étudia auprès du grand Richard Williams, avant de se faire remarquer pour son travail sur le génie d'Aladdin, puis de réaliser Pocahontas, ainsi que le mémorable segment Rhapsody in blue de Fantasia 2000La séquence des tableaux du Louvre est à elle seule un chef-d'œuvre d'animation, presque expérimental. Inévitablement, face à ça les humains sont relégués à l'arrière-plan. Mais si les personnages de Jenna Elfman et Brendan Fraser apparaissent particulièrement fades, Steve Martin en roue libre est tordant, tandis que le traitement réservé à Timothy Dalton témoigne de la bouffonnerie assez ahurissante qui a régné sur l'écriture du film. 

Pour l'une de ses toutes dernières partitions, Goldsmith emballe le tout grâce à sa musique d'une richesse folle et pleine d'espièglerie. Décédé quelques mois après la sortie du film, le compositeur achève sa carrière sur un coup d'éclat qui n'a rien d'une oeuvre testamentaire mais démontre au contraire une vitalité intacte, et c'est même assez touchant de se dire qu'il aura fini sous l'égide de Dante dont il a accompagné la majeure partie de sa filmogaphie. Colossal échec commercial, tristement sacrifié par le studio, Looney tunes back in action reste à ce jour le dernier film de Joe Dante a avoir eu chez nous les honneurs d'une sortie en salle.


11 avril 2017

Saga La Planète des singes VIII. 2001

Planet of the apes (La Planète des singes), Tim Burton, 2001
Avec : Mark Wahlberg, Helena Bonham-Carter, Tim Roth, Michael Clarke-Duncan, Paul Giamatti, Kris Kristofferson, Estella Warren...


Le phénomène est devenu banal : régulièrement, les studios hollywoodiens n'hésitent pas à remettre au goût du jour des films qui furent en leur temps des succès. L'entreprise peut sembler blasphématoire lorsqu'il s'agit de toucher à des œuvres considérées depuis comme des classiques, mais aux États-unis le cinéma est une industrie et dans les affaires rien n'est sacré. Au début des années 1990, la 20th Century Fox envisage donc de produire un remake de Planet of the apes, l'un de ses titres phares qui n'a pourtant que peu subi les outrages du temps. 

Les décors et costumes plutôt épurés de la réalisation de Franklin J. Schaffner en font en effet un film qui n'apparaît pas particulièrement démodé, contrairement à tant de productions SF de cette période, au charme considéré aujourd'hui avec condescendance comme kitsch. Et surtout son propos philosophique, bien qu’en phase avec la conscience américaine de la fin des sixties, demeure universel...

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3 avril 2017

Alias, 2001-2006

Alias, 2001-2006
Une série créée par J. J. Abrams,
4 saisons de 22 épisodes et 1 saison de 17 épisodes
Avec : Jennifer Garner, Ron Rifkin, Victor Garber, Michael Vartan, Bradley Cooper, Carl Lumbly, Kevin Weisman, Greg Grunberg, Lena Olin, David Anders...

J'aimais bien les séries gamin, mais je ne pense pas que je pourrais encore m'enthousiasmer aujourd'hui devant celles que je regardais alors, comme Le Chevalier lumière, L'Homme qui tombe à pic (« ...l'homme qui vient de loin ») ou Super Jamie. Côté sitcom, peut-être que Ricky la belle vie vaut plus que ce que je crois en penser, et qu'il faudrait redécouvrir Arnold & Willy en VO. Et si, par son concept et son casting, Columbo tient toujours la route, Supercopter est quant à lui désormais irregardable, avec ses scénarios-formules à la Goldorak, dont même môme je n'était pas dupe.

Passée la grande époque de La 5 (K 2000) et les débuts d'M6 (La Petite maison dans la prairie), j'ai cessé de regarder des séries, la télévision me servant uniquement à enrichir ma vidéothèque de films (merci Arte). J'ai donc assisté de loin à l'arrivée du nouvel âge d'or des séries au cours des années 90, qui lui permit bientôt d'accéder au rang d'objet critique (merci Twin peaks). Un mouvement qui sera accompagné en grande partie par M6 (Aux frontières du réel, qu'on n'appelait pas encore X-files, la trilogie du samedi) ou Canal Jimmy (Dream on, Friends), avant que Canal+ ne transforme la diffusion de 24 en événement. Cette forme de renouveau du genre, où la qualité de fabrication atteint de nouvelles exigences et où les auteurs se voient accorder une plus grande liberté, titillait ma curiosité mais sans que je franchisse le pas, peu tenté de m'imposer un rythme de visionnage feuilletonnant. Et c'est donc avec Alias, pris en cours de rediff télé à la fin des années 2000 sur feu Virgin17, que je me suis vraiment "remis" à regarder de la série et à rattraper le retard, me laissant ensuite guider par la réputation de certains titres (Rome, The West wing, The SopranosDexter...), et souvent bien conseillé.


Je ne sais pas trop quel est le regard critique d'aujourd'hui sur le show de J.J. Abrams, qui fut un grand succès populaire à l'époque mais ne semble pas avoir l'aura durable auprès des amateurs qu'ont encore Six feet under ou The Wire. Pour quelqu'un qui en était resté comme moi à L'Amour du risque, j'avoue que j'ai été assez estomaqué par les audaces de la mise en scène et la virtuosité scénaristique sans complexes à l'œuvre ici. Dès l'épatant pilote réalisé par Abrams lui-même qui pose les bases de sa formule, on est impressionné par la générosité avec laquelle chaque épisode est fourni en action, informations et rebondissements, le tout sur un rythme franchement affolant dont la seule raison d'être semble la crainte de voir le téléspectateur zapper. Et ce, jusqu'à l'assommant score techno sous ecstasy, signé Michael Giacchino auquel on n'aurait pas prédit une telle suite à sa carrière, puisque il s'est depuis révélé comme un des compositeurs les plus doués ayant émergé à Hollywood ces dernières années (The Incredibles, Ratatouille, Cloverfield, Super-8...). Dans cette même optique fédératrice sans prise de risques, la série est aussi généreusement truffée de chansons pop (Chemical brothers, Beck, Coldplay, Limp Bizkit, R.E.M. Deftones).

La structure narrative d'Alias, toute en flashbacks, ne choisit pas la facilité, et les éternels cliffhangers de conclusion sont un délice. Il est évident que tout ne tient pas la route et que le show se retrouve malgré lui entraîné dans une spirale infernale de rebondissements improbables qui font inévitablement émerger des contradictions : morts qui ressuscitent, mises en scènes, plans machiavéliques, amnésie, parents cachés, jumeaux cachés, clones... rien ne semble manquer au catalogue. Mais le spectateur est tellement abreuvé d'informations qu'il est découragé de toute tentative de protestation et invité à accepter les explications données par l'épisode en cours pour continuer à avancer. Il faut donc pour apprécier une démarche aussi kamikaze considérer que la série cherche à amuser avant tout, et n'a aucune volonté de réalisme. Approche confirmée lorsque le scénario s'autorise de plus en plus à verser dans le fantastique avec ces absurdes prophéties de Rambaldi. On se rapproche là clairement d'un esprit pulp, et d'un second degré que n'aura pas réussi à atteindre de son côté 24, se prenant bien trop au sérieux. 


Il est vraiment intéressant de retrouver ici la patte d'Abrams, telle qu'il continuera ensuite à l'imprimer à ses réalisations pour le cinéma (de Mission:impossible III à Star Trek into darkness)J'ai adoré l'audace du spectacle proposé par le retors auteur, qui assume son goût pour les twists tout en proposant des situations personnelles fortes très bien portées par ses interprètes. Au premier plan, dans le rôle de Sydney Bristow, Jennifer Garner trouve l'occasion de jouer sur un registre d'émotions assez large. C'est un rôle à la fois physique (tenues sexy et acrobaties), mais qui joue aussi la carte de la sensibilité, les moments intimistes alternant avec les scènes d'infiltration, dispositif qui est au cœur de la série. La série laisse en effet autant de champ aux missions d'espionnage qu'à la vie privée des personnages, mélange idéal de soap, de teen movie et de film d'action superhéroïque. Garner se présente ainsi comme un support d'identification idéal pour les jeunes spectateurs qui sont la cible du programme (pourtant pas avare en scènes de torture).

Abrams n'invente rien, il ne fait que reprendre et moderniser des recettes existantes (Mission : impossible, justement, pour l'art du déguisement, James Bond pour les gadgets et l'exotisme, et le cinema hongkongais pour le kung fu), avec un rythme et un montage plus épileptique, et ce goût du rebondissement qui va être la plaie de pas mal de séries par la suite, persuadées d'être inintéressantes si elles n'ont pas 15 rebondissements à proposer par épisode.



30 mars 2017

Trois films d'Enzo Castellari, 1976-1989

Il Grande racket (Big racket), 1976
Au sein de la filmographie gargantuesque du mercenaire Enzo Castellari, ce polar est un modèle d'efficacité. Une bande organisée fait règner la terreur chez d'honnêtes commerçants romains, contraints de payer pour leur protection. Après avoir tenté en vain de démanteler ce réseau et parce qu'il refuse de se soumettre à sa hiérarchie, l'inspecteur Nico est renvoyé de la police. Voilà le genre de film qui semble n'exister que pour justifier l'expression "plaisir coupable". Soit une solide série B, seventies jusqu'au bout des moustaches, faisant l'apologie de l'autodéfense avec une irresponsabilité réjouissante, produit dérivé des ambitions d'un Banditi a Milano et de la permissivité à succès de Dirty Harry

Castellari n'y va en effet pas avec le dos du fusil à pompe pour nous montrer de vrais salopards bien sadiques harceler de pauvres boutiquiers sans défense, avec une police évidemment entravée par une administration castrée et des juges corrompus. Le héros lui-même (flamboyant Fabio Testi), s'avère être un flic authentiquement réac' aux relents tranquillement xénophobes : « Bientôt ce seront nous les immigrés ! », enrage-t-il après s'être fait tabasser. Évidemment il partage une virile amitié avec son partenaire, et il ne fait aucun doute pour le public que ce dernier est appelé à décéder au bout d'une demi-heure syndicale, entraînant l'inévitable désir de vengeance de notre héros. C'est violent, c'est complaisant, c'est drôle (notamment en VF, le doublage étant une mine de voix familières).

Généreux en action, le film vaut notamment le coup d'œil pour ce plan incroyable lorsque les vilains balancent Testi à bord de sa voiture dans un précipice. Castellari a placé sa caméra à l'intérieur du véhicule qui fait des tonneaux, et nous montre sans trucage le comédien tournoyer, avec tout le contenu de l'habitacle qui lui tombe dessus. Une séquence visuellement hallucinante qui provoque involontairement le fou rire. Le meilleur du film reste cependant son dernier acte, lorsque Dirty Nico décide de régler ses comptes en allant recruter les victimes des malfrats, désireux comme lui de se faire justice. Traumatisés, ils apparaissent comme autant de dangereux psychopathes : le restaurateur, dont la fille s'est suicidée suite à son viol, a constamment les yeux exorbités et la bave aux lèvres, rêvant d'exterminer la racaille par centaines ; le champion de ball-trap qui a vu sa femme brûlée vive, caresse désormais bizarrement son fusil à lunette en fantasmant de faire un carton sur des cibles humaines ; le trafiquant de drogue, qui s'est fait renverser par une voiture, arbore désormais une minerve en métal pour soutenir sa nuque brisée. Bref, c'est une joyeuse bande d'inadaptés sociaux qui se réunit pour un dernier baroud. Ça canarde méchamment, ça meurt en faisant des cabrioles au ralenti, les corps explosent et le sang gicle, soit toute la quintessence de la grammaire cinématographique du réalisateur. Rythme excellent, personnages rigolos, mise en scène musclée, excellent score pop... Que demande le peuple ?




I Nuovi barbari (Les Nouveaux barbares), 1982
Un Mad Max du pauvre qui pompe sans vergogne — mais aussi sans talent — le film de Miller, et plus précisément son deuxième volet. Quasiment pas de scénario, mais une amusante insistance à proposer quand même des scènes dialoguées qui n'ont rien à dire. Sur la Terre dévastée après un ultime conflit nucléaire, une espèce de secte menée par George Eastman a le curieux projet d'exterminer les survivants tout en déplorant qu'il n'y ait plus aucune forme de vie sur la planète (si j'ai bien compris). Face à eux, un guerrier super balèze se dresse pour porter secours aux gentils. 

Bagnoles customisées en carton, explosions de mannequins en mousse filmés sous toutes les coutures pour rentabiliser, courses-poursuites dans des carrières de la banlieue romaine (alors que la précédente incursion de Castellari dans le post-apo, Les Guerriers du Bronx, s'offrait au moins le luxe d'un véritable tournage à New York). Le plus beau étant sans doute les bruitages atroces qui accompagnent les véhicules et les coups de feu, tandis que le score, "assuré" par Claudio Simonetti des Goblin, est une horreur bontempiesque sans nom.

Débarquant de nulle part pour seconder notre héros, Fred Williamson fait des interventions franchement irrésistibles, envoyant des punchlines désarmantes destinées à prouver son statut de mâle dominant auprès des femmes. Et puis il faut le voir prendre tout son temps pour venir en aide à son copain, assemblant son arc avec une lenteur presque sadique alors que le gars en face se fait interminablement traîner au sol par un buggy. N'oublions pas l'inévitable gamin tête à claque pour compléter la galerie, et l'on obtient une série B bien idiote, heureusement pas trop mal filmée — Castellari sait composer un cadre en scope — et toujours généreuse en action.




Sinbad of the seven seas (coréal : Luigi Cozzi), 1987-89
Un film fantasy super sympa fait de bric et de broc, avec un Lou Ferrigno superstar, sourire en coin plein de charme, pectos et biceps saillants, finalement loin d'être une de ces masses de bidoche inexpressives dont est si friand le cinéma d'action. Mais si les efforts de l'acteur ex-catcheur sont louables, c'est au service d'un personnage bien risible. Dans cette histoire librement adaptée... d'Edgar Allan Poe (sic), Sinbad et ses amis (un nain, un samourai et un viking) affrontent un Jaffar de pacotille (John Steiner), planqué dans un décor aussi ridicule que son cabotinage. Un méchant qui, alors que ses plans machiavéliques ne cessent d'échouer, s'obstine inlassablement sur ses vains tours de passe-passe. 

Malgré le manque criant de conviction des figurants, les combats d'une mollesse rare sont néanmoins plutôt bien réglés. Il y a de la magie, avec manifestement des effets spéciaux pas tout à fait finalisés, plein de réjouissants craignos monsters (un monstre-rocher et un monstre-moisissure), et des jeunes femmes en détresse, sur fond de musique synthé-rock de rigueur complètement hors-sujet. L'intrigue prend l'eau de tous côtés, avec des personnages débarquant d'on ne sait où et évoquant des situations qui ne nous ont pas été données à voir. Une scène sort du lot par sa "poésie" inattendue : échoués sur l'île de la Mort, Sinbad et ses compagnons voient sortir du sable au ralenti des hommes en armure médiévale, dont l'un à cheval.


Surprise du chef, tout le film est narré par Daria Nicolodi à une petite fille dans son lit. On a donc droit pendant la quasi-totalité du film à son commentaire paraphrasant sur un ton bébête ce qui se passe sur l'écran, tandis que de son côté la gamine se permet de faire part de ses réactions, tel un pénible voisin de salle qui causerait pendant la projection : « j'ai peur... qu'est-ce qu'il va devenir Sinbad ?... il va embrasser la princesse ?... » Le film se montre d'ailleurs totalement incohérent dans le ton qu'il propose, avec notamment toute une séquence mettant en scène des zombies pirates qui est loin d'être tous publics. Ces (faux-) raccords, tournés par Luigi Cozzi (Starcrash, Les Aventures d'Hercule déjà avec Lou Ferrigno), achèvent de faire de ce truc un authentique conte à dormir debout écrit par un scénariste de 6 ans d'âge mental. En fait, cette impression d'absurdité a une explication : le produit final s'avère être un rafistolage éhonté par la Cannon d'un projet avorté de mini-série télé, Cozzi étant chargé d'assembler artificiellement et avec la rigueur qu'on lui connaît les éléments déjà mis en boîte par Castellari. Je ne peux raisonnablement croire que cette "œuvre" ait pu bénéficier en son temps des honneurs d'une sortie en salle...

26 mars 2017

Deux romans graphiques des années 10

Locard, Grouazel, Eloi, 2013
Décidément, si visuellement j'ai toujours trouvé leurs couvertures peu engageantes, les ouvrages de bande dessinée publiés par Actes Sud (souvent coédités avec L'An 2) se sont systématiquement révélées être des œuvres de très grande qualité, travaux exigeants mais pas moins accessibles. Je citerai en particulier La Propriété, de Rutu Modan, et Ulysse les chants du retour, de Jean Harambat. Je ne connaissais pas Younn Locard et Florent Grouazel, mais ils livrent ici un roman graphique absolument sublime, récit maritime qui le temps d'une longue traversée met en scène tout un équipage face à la présence à bord d'un jeune indigène Canaque, "invité" à quitter sa terre pour rejoindre Paris. 

On est au milieu du XIXe siècle, et si l'esclavage a été aboli, les réflexes de rejet sont évidemment encore bien présents, et l'on devine que celui au sujet duquel on s'interroge encore sur la nature humaine est sans doute destiné à servir d'objet de science ou de foire. Construit comme un implacable huis-clos maritime, tout le récit va alors alterner les moments de vie à bord, et des réflexions certes attendues, mais assez finement amenées sur la relation à l' "autre". Finement amenées parce que les personnages sont tous dépeints de façon suffisamment complexes pour ne jamais paraître manichéens, faisant preuve du minimum d'ambivalence pour que leur comportement sonne juste.

Sur le plan de la forme, chaque page est un émerveillement. Avec un trait à la fois précis et plein de vitalité, Locard capture merveilleusement les gestes et les expressions de ses personnages, maîtrise parfaitement les différentes atmosphères des scènes à bord, qu'on soit au sommet des mats ou dans l'obscurité du fond de cale. De case en case, le dessinateur ne s'autorise aucune facilité, ses arrière-plans sont remplis de détails. On n'est pas dans la reconstitution froide et technique d'un Bourgeon, et en même temps c'est la même minutie qui est à l'œuvre dans la représentation des cordages, et de tout ce bazar qui constitue un navire. Superbe.







Jung, Le Voyage de Phoenix, 2015
Gros coup de cœur pour ce roman graphique, aussi beau dans la forme que poignant sur le fond. D'apparence très simple, le dessin est absolument magnifique, délicatement tracé et parfaitement expressif. Exploitant un format type manga au découpage très aéré, la narration est impressionnante de fluidité, d'autant plus que Jung entrecroise avec ambition plusieurs destins familiaux difficiles, à cheval entre les USA et la Corée, et sur plusieurs époques marquées par de dramatiques conflits.

L'auteur prend vraiment son temps et laisse l'espace nécessaire à ses personnages pour révéler leurs émotions. C'est d'une délicatesse constante, alors que ça aborde des sujets plutôt rudes et propices au pathos, beaucoup de choses reposant sur le non-dit ou le longtemps-tu. Il y est question d'adoption et des conséquences de la Guerre de Corée hier et aujourd'hui. Et on n'est jamais dans la leçon d'Histoire ou le scénario-prétexte à étaler sa documentation. Jung a avant tout à cœur de raconter une histoire profondément mélodramatique. C'est donc constamment passionnant et ça distille une émotion précieuse qui m'a profondément touché, et même laissé bouleversé. Là encore, je reste confondu devant une telle aisance dans la façon de raconter une histoire aussi riche et profonde par l'art séquentiel.



22 mars 2017

Le Cinéma de Joe Dante IV. 1989-1993 : le creux de la vague

The 'Burbs (Les Banlieusards), 1989
Un régal, pourtant même l'affiche particulièrement indéchiffrable ne semblait pas y croire. La réalisation de Dante est à l'image de la bande originale de Jerry Goldsmithc'est-à-dire absolument décomplexée, se faisant plaisir à mettre en scène la vie de quelques Américains désœuvrés, dans une banlieue presque trop typique. Comédie avant tout, le spectacle s'assume en tant que satire sociale grinçante, voire cauchemardesque, sans pour autant oublier de faire preuve de tendresse pour ses personnages finalement plus attachants que vraiment méchants. Tom Hanks en Mr Tout-le-monde bien névrosé est alors à un tournant de sa carrière, pas encore le roi du box-office mais ayant déjà bien percé suite au succès de Big. Le reste du casting se montre particulièrement savoureux : Bruce Dern en fanatique des armes à feu, Carrie Fisher en épouse dépassée (et charmante), et l'excellent Corey Feldman en clone de Kurt Russell jeune rempli d'expressions super cool (« Hey, the pizza-dude ! »), aussi eighties que son look. 

Le film s'autorise donc à verser dans le grotesque, offrant une suite de séquences souvent mémorables, comme lorsque Hanks et son copain vont sonner pour la première fois chez leurs étranges voisins, puis plus tard lors du face à face avec les dits-voisins (excellent Henry Gibson). Il s'agit ici encore pour Dante de dynamiter de l'intérieur, par le biais de la comédie et du fantastique, les codes d'une société bien verrouillée, avec ses artifices et ses hypocrisies (c'est un peu son Blue velvet). Malheureusement, Universal et Imagine entertainment firent subir au film pas mal de modifications, raccourcissant impitoyablement sa durée, éliminant certains détails qui en changent drastiquement le sens, et faisant surtout retourner plusieurs fois la fin en fonction des réactions publiques lors des previews. Tout ça au prix de la cohérence du scénario, qui s'achève sur un dénouement à multiples rebondissement qui ne convaincra vraiment personne. On sauvera au moins le laïus final de Hanks, qui inverse de façon intéressante le point de vue qu'il nous avait amené à partager jusqu'ici, se demandant finalement si les gens bizarres ne sont pas plutôt lui et ses amis, plutôt que ses voisins qui vivaient simplement dans une volonté de discrétion.

La plupart des œuvres de Dante reposent sur des scénarios pareillement bricolés en cours de tournage, s'achevant logiquement sur une conclusion bancale, et de ce point de vue-là, ce titre-ci est peut-être celui qui s'en sort le moins. Pourtant, au lieu de trouver le résultat pénible, on s'y amuse tout du long et demeure malgré tout ce plaisir un peu inexplicable procuré par un film aux criantes imperfections. 




Gremlins 2, 1990
La Warner avait harcelé Dante pendant des années pour qu'il réalise une suite à Gremlins, qui reste à ce jour son plus gros succès, au point de finir par lui donner carte blanche. Du moment que les cadres du studio se retrouvaient à l'arrivée avec des bobines estampillés Gremlins 2, le réalisateur aurait toute latitude. The 'Burbs ayant été un échec, Dante accepte donc sur ces bases presque louches une commande qui ne l'enthousiasmait pas particulièrement au départ, et se découvre un nouveau et précieux complice en la personne du scénariste Charlie Haas. Les deux hommes vont donc prendre le studio au mot, et livrer ce qui est sans doute l'un des films les plus irrévérencieux tourné dans le cadre d'une major hollywoodienne.

L'essentiel du récit se déroule dans une tour de Manhattan. Symbolisant l'aboutissement du capitalisme américain des années Reagan, le lieu concentre de façon pas si improbable un centre d'affaires, un studio de télévision, et un laboratoire de savants fous dirigé par Christopher Lee. Dès lors, tout devient possible, et le moindre recoin sera exploité, Dante s'amusant à faire défiler tous ses amis. Gremlins 2 s'apparente ainsi à une sorte de défouloir à grand spectacle, une joyeuse kermesse anarchique, où les mises en abîme à la Hellzapoppin s'enchaînent sur un rythme dément à la Tex Avery. Une sorte de pot-pourri où avec une inlassable générosité le réalisateur mixe toutes ses références cinématographiques, en une sorte de Muppet freak show qui serait alimenté uniquement par le cerveau droit. Au point d'abandonner définitivement la dimension horrifique qui surnagait encore par endroits dans le premier volet. 

Tout comme plus tard Small Soldiers ou Looney tunes back in actionDante semble animé par une espèce de furie contre les conventions du spectacle familial américain, mais une furie plutôt bon enfant jouant sur la connivence avec son spectateur, ce qui fait de son film, une production en marge franchement attachante. Car ici, même le personnage de Daniel Clamp délicieusement interprété par John Glover finit par devenir sympathique par sa bêtise et son optimisme béat, alors qu'il est censé incarner le grand méchant de ce conte de Noël dévoyé, inspiré des figures démiurgiques de Ted Turner ou Donald TrumpLe résultat pourra légitimement sembler épuisant à certains, le scénario offrant avant tout un cadre-prétexte aux facéties des gremlins. Leur conception est cette fois confiée à Rick Baker qui va profiter des progrès de l'animatronique pour pousser bien plus loin les capacités d'interaction des créatures avec leur environnement. Malgré la bienveillance et le respect qu'il éprouve pour son collègue, Spielberg aurait apparemment moyennement partagé le délire. Très présent lors du montage, il se montra même soucieux d'en limiter les excès. Aujourd'hui encore, Gremlins 2 reste un spectacle sans équivalent. 




Matinee (Panic sur Florida Beach), 1993
Sont-ils si nombreux les films vus une seule fois et qui habitent encore notre mémoire 25 ans après ? C'est le cas en ce qui me concerne pour ce Matinee. Pourtant le film ne fut pas aidé, sorti dans une relative discrétion au cœur de l'été. C'était peut-être la dernière fois que le nom du réalisateur, manifestement encore considéré comme un argument commercial, s'affichait en gros. Écrit par Charlie Haas avec une sensibilité à des années-lumières du bulldozer Gremlins 2, le film bénéficie d'un scénario assez génial qui donne l'occasion rêvée à Dante de rendre un hommage respectueux, nostalgique mais lucide, au cinéma de sa jeunesse. La très belle photographie du fidèle John Hora joue merveilleusement de la patine rétro associée à la peinture de cette époque.

L'action se déroule en effet en Floride au cœur des années 60, celle des série B destinées aux adolescents, mais aussi celle de la paranoïa liée à la Guerre froide et plus précisément à la crise des missiles de Cuba. Ces deux ingrédients se nourrissent ici l'un l'autre avec intelligence, offrant derrière la reconstitution pittoresque d'un artisanat fauché et gentiment arnaqueur, une subtile réflexion sur le mensonge et la foi. Assez clairement calqué sur le cinéaste farceur William Castle, le personnage de Lawrence Wosley est incarné de façon inoubliable par un John Goodman truculent (pléonasme ?). Le film fait le portrait de ceux qui nourrissent notre imaginaire, quels que soient les moyens employés. En celà il apparaît animé des mêmes intentions et  inspiré par la même passion que le magnifique Ed Wood de Tim Burton, qui sortira l'année suivante. Les deux films partageront également le fait d'avoir été des échecs au box-office, aussi injustes que cuisants. Pour Dante, c'est une série noire qui continue, les trois films évoqués ici ayant été des désastres financiers. Œuvre aussi amusante que touchante, Matinee reste néanmoins aujourd'hui son film le plus personnel, avec Explorers.


DOSSIER JOE DANTE :
V. Le Retour perdant 1994-2003
VI. Petit écran et trou noir 2005-2017 (prochainement...)