20 octobre 2017

Emmanuel Carrère, Ia vie à l'œuvre I. 1983-1993

L'Amie du jaguar, 1983
Après quelques textes critiques de cinéma et une monographie Werner Herzog publiée chez Edilig, Emmanuel Carrère faisait là son entrée en littérature. L'Amie du jaguar est un texte déroutant et plutôt ambitieux par sa façon de truquer et d'interroger les ressorts de la fiction. Le travail sur le style semble passer avant les personnages et leurs actions, dont on est vite amené à douter de leur réalité (Philip K. Dick n'est clairement pas loin, déjà). Et l'atmosphère dépaysante de l'Indonésie vient renforcer cette sensation de monde parallèle, où les codes nous échappent. 

Avec un acharnement presque pathologique, l'écrivain mène une exploration impitoyable des possibilités de l'invention romanesque. La lecture se heurte régulièrement à des phrases alambiquées qui ne cherchent que la plus grande exactitude, et c'en est parfois épuisant. Mais c'est aussi fascinant puisque le moindre détail est contraint de faire sens, à l'image de cette longue analyse graphologique incluse dans le récit, qui se transforme quasiment en enquête policière, l'auteur s'amusant justement avec les clichés du genre. Cette finesse d'analyse sera toujours au cœur de l'œuvre de Carrère, mais elle gagnera par la suite en simplicité d'écriture, et donc en efficacité.

En tous cas, tout est déjà là, notamment ce talent pour nous faire pénétrer de façon convaincante dans la complexité et l'intimité de personnages qui semblent consciemment s'abandonner à la marge de leur existence, volontairement suspendus dans un monde à part pour mieux nier une réalité plus cruelle. Car le livre pourrait n'être qu'un réjouissant et gratuit exercice de style — qui témoignerait quoi qu'il en soit d'une virtuosité de romancier assez impressionnante — sauf que progressivement, apparaît dans ces jeux de fictions une dimension poignante lorsqu'on commence à deviner qu'il est peut être aussi question de souffrance humaine.




Le Détroit de Behring, 1986
Chronique de cet essai précédemment publiée ici...



















Hors d'atteinte ?, 1988
Intéressant de se confronter rétrospectivement à cette « première » période de l'auteur. Ayant découvert l'auteur avec L'Adversaire, j'ai pu constater un basculement assez net à partir de ce livre vers une autre approche de l'art romanesque. Lorsqu'il écrit Hors d'atteinte ?, Carrère fait encore le choix prudent de faire confiance aux ressorts de la fiction et au paravent de l'invention romanesque pour se tenir à distance. Mais rien que la ponctuation du titre interroge sur la réussite de cette méthode.

Sur le fond, on retrouve complètement les obsessions de l'auteur : où la quête identitaire passe par une forme de suicide social. Sur la forme, l'écriture est beaucoup plus précieuse, ciselée, presque flaubertienne dans sa volonté d'épuiser par la phrase les émotions et les sensations des personnages. Un travail d'orfèvre parfaitement à sa place ici puisqu'il s'agit de fouiller avec une précision maniaque la folie du jeu, des probabilités, les pouvoirs du hasard. Un sujet qui ne m'intéressait a priori pas plus que ça mais qui est vite rendu fascinant et captivant, parce que convaincant. En effet, le récit prenant place dans l'univers triste des petits casinos de province, et des couloirs d'hôtels hors-saison, présente toutes les apparences d'un travail documenté. Un beau et poignant roman à redécouvrir, témoignage de l'aboutissement d'une certaine démarche avant un radical virage.




Je suis vivant et vous êtes morts, 1993
Ça ne rivalisera pas avec l'indispensable et monumental biographie/essai critique de Lawrence Sutin (Invasions divines, édité chez Folio SF), mais encore une fois Carrère parvient l'air de rien à nous faire entrer dans la tête de cet authentique personnage de roman qu'est Philip K. Dick. Car derrière le biographe scrupuleux et passionné par son sujet, se dissimule (mal) d'abord un écrivain qui ne rechigne pas à interpréter ce qui échappe aux faits, à compléter les blancs de la façon qui lui semble la plus vraisemblable. Où l'authenticité compte finalement moins que la justesse. 

Le résultat est aussi convaincant que captivant, et l'on comprend plus que jamais à quel point l'œuvre toute entière de Carrère, même lorsqu'elle prend la forme du reportage donc de quelque chose par nature distancié, peut être lue comme une autobiographie de son auteur, exactement comme chez Dick, romancier véritablement "habité". Un très bon texte, essentiel même dans le parcours de l'écrivain, premier de ces portraits qui ne cherchent pas la rigueur du biographe et de l'Historien, préférant assumer une fascination pour ces êtres qui ont réussi à abolir la distinction entre la vie et l'œuvre, que ce soit volontairement ou malgré eux (donc naturellement).




DOSSIER EMMANUEL CARRÈRE :
II. 1995-2005 (prochainement...)

18 octobre 2017

Le Cinéma de George Cukor VII. 1964-1972

My fair lady, 1964
Le film s'inscrit dans cette époque charnière où Hollywood concevait ses comédies musicales comme un art total, une superproduction qui exploite tous les moyens propres au cinéma pour damer le pion à la télévision concurrente (qui lui rapporte pourtant en parallèle), et justifier l'intérêt de la salle auprès du public. Donc budget record qui doit se voir à l'écran, tournage en 70mm qui explose de couleurs (et qui rend le spectacle un peu mesquin sur une TV), durée fleuve et, tant qu'à faire, transposition sans risque des musicals les plus célèbres de Broadway. Une formule qui sera payante quelques années — de West side story à Funny girl, en passant par Mary Poppins, The Sound of music ou Oliver ! — avant de ne soudainement plus du tout être en phase avec les nouvelles attentes des spectateurs à la fin de la décennie, lorsque de petits films réalistes et contemporains se révèlent bien plus rentables que ces grosses machines pour papys. Soit les triomphes du Lauréat, Easy rider et Midnight cowboy face aux flops de Star !, Dr. Dolittle, Hello Dolly, Paint your wagon, Camelot ou Darling Lili.

Confié à Cukor, valeur sûre du bon goût et du box office, ce My fair lady est donc un pur produit de studio, bichonné dans ses moindres détails par Jack Warner. Acteurs et figurants se baladent dans des décors vastes et opulents, prétexte à un défilé de costumes proprement insensés signés Cecil Beaton, véritables chefs-d'œuvre de haute-couture. Ce professionnalisme à tous les étages, cette façon de ne pas regarder à la dépense ont sans doute permis au film de récolter ses 8 Oscar. Mais cette débauche de moyens m'a paru un total non-sens tant ça ne m'a jamais vraiment semblé agir au bénéfice de l'histoire, pour ce qui ambitionne d'abord d'être une comédie centrée sur ses personnages, appelés à évoluer intimement comme dans leur relation. La première moitié opte pour le registre comique de la confrontation. Par les chansons comme par les dialogues, les personnages sont donc brossés comme des caricatures, mais on n'est pas non plus chez Wilder/Diamond et leurs échanges m'ont à peine fait sourire. Et sans non plus espérer un discours marxiste, j'ai même été gêné par la caractérisation des pauvres, forcément pittoresques dans leur malheur. La seconde moitié passe en mode romantique, mais le professeur Higgins demeurant un goujat jusqu'au bout, je n'avais personnellement aucune envie de voir Eliza finir avec lui. Dès lors, impossible de ressentir la moindre empathie pour cette histoire sans vrai point de vue, au potentiel si platement exploité, et qui semble même se disperser inutilement : ses numéros sont peut-être ceux que j'ai préférés mais pourquoi consacrer autant de temps de présence à papa Doolittle ? Quand on pense que Cukor a souvent vu ses films injustement sucrés ou caviardés (A star is born, Bhowani junction), on en vient à penser que ça n'aurait peut-être pas fait de mal à celui-ci.

La mise en scène a beau se montrer alerte et inventive (les figurants qui se figent), j'ai paradoxalement eu l'impression d'un spectacle étriqué, d'une atmosphère un peu étouffante, malgré le charme de l'artificialité assumée des extérieurs en studio. Il faut dire que ce ne sont pas non plus les chorégraphies basiques d'Hermès Pan qui auraient pu remonter mon enthousiasme, tant nulle est la volonté de performance. Restent heureusement des comédiens en tous point excellents, qui font que le film reste vivant malgré tout et n'ennuie pas, avec en premier lieu l'abattage d'une Audrey Hepburn exquise tout du long. Mais de là à chérir ce classique officiel...






Travels with my aunt (Voyages avec ma tante), 1972
Il est sûr qu'au milieu du nouveau visage du cinéma américain des 70's, ce Cukor a
dapté du roman picaresque de Graham Greene paru à peine deux ans plus tôt, paraît bien déconnecté. C'est un résidu de ce qu'on pourrait qualifier de Vieil Hollywood, une autre façon de concevoir le cinéma, avec des décors ultra-soignés dignes des productions MGM (car c'en est une) de l'âge d'or (déjà dans le rétro). On ne fréquente ici que des hôtels de luxe, les chambres débordent de bouquets de fleurs, et les costumes visent l'épate, jusqu'à se voir récompensés par un Oscar. On est donc visuellement dans du divertissement haut de gamme, où rien ne dépasse, mais en même temps ça n'a rien de momifié. La mise en scène de Cukor épouse avec une vraie maestria le rythme du récit fait de soudaines accélérations, de descentes d'escaliers au pas de course pour attraper un train, et de confrontations entre 4 murs, avec en fond un chouette score signé Tony Hatch à l'élégance très "mancinienne". Même coincée dans un compartiment de train, la caméra parvient à ne jamais rester figée, et l'on est baladé de la France au Maghreb, en passant par l'Italie et la Turquie, sous la riche lumière de Douglas Slocombe.

Tout le film est mouvement, dès la scène d'ouverture où la Tante attrape son neveu et l'embarque dans une aventure qui tient presque du jeu, jusqu'au final qui préfère relancer la partie plutôt que de conclure. On joue aux espions, on flirte avec le danger sans se priver si besoin de ralentir le rythme, de profiter du temps du voyage pour faire connaissance, permettant à la Tante de faire le récit presque mythique de son passé de cocotte Belle époque. Ce que ces flashbacks laissent alors entrevoir c'est une sincère émotion nostalgique, que Cukor met en scène avec délicatesse. Ça manque cependant un peu d'incarnation pour pleinement émouvoir, Maggie Smith n'y ayant pratiquement pas une ligne de dialogue et les situations manquant un peu de créativité. On se retrouve donc davantage dans le personnage du neveu, bousculé dans sa petite vie bien rangée mais qui va accepter de jouer le jeu, malgré quelques protestations de principe.

Fruit de la construction épisodique du roman, le récit avance avec une sorte de désinvolture assez perturbante au départ, et le spectateur doit accepter un temps de nager dans la confusion. Mais ça colle avec le caractère loufoque de cette protagoniste qui est comme un tourbillon, entourée de personnages qui comprennent et légitiment son comportement et ses codes. L'intrigue assume donc sa fantaisie, et ce sont surtout ses à-côtés qui vont compter. Les personnages sont hauts en couleurs, souvent à fond dans le cabotinage (Lou Gossett), avec évidemment, dominant le film, l'interprétation survoltée de Maggie Smith, incroyablement convaincante en jeune comme en vieille, notamment grâce à un travail de maquillage bluffant. Mais c'est peut-être encore davantage l'interprétation d'Alec McCowen en neveu so british que j'ai trouvée irrésistible. Bref, Travels with my aunt se déguste comme une délicieuse friandise.




DOSSIER GEORGE CUKOR : 
VIII. Filmographie 1976-1982 (prochainement...)

16 octobre 2017

Le Cinéma de Luchino Visconti II. 1966-1971

La Strega bruciata viva (La Sorcère brûlée vive), 1966
Court-métrage réalisé par Visconti pour le film à sketch Les Sorcières, produit par De LaurentiisLire la chronique ici...



















La Caduta degli dei (Les Damnés), Visconti, 1969 
Déliquescence d'une famille d'industriels aristocrates allemands qui va payer un lourd tribut pour sa compromission avec le pouvoir politique nazi. On se manipule, on se trompe, on joue avec les sentiments. Tout ce petit monde et ses petits calculs pour le pouvoir est impitoyablement observé par le regard du cinéaste. Et l'on voit cette galerie de personnages tous richement caractérisés et interprétés évoluer et se déchirer, jusqu'à être réduits à l'état de fantômes ou de machines. Progressivement s'affirme une irrésistible logique de destruction, une tragédie forcément funèbre qui confirme décidément Visconti comme un homme profondément hanté par la mort. Le récit débute ainsi avec l'incendie du Reichstag, se poursuit avec la Nuit des Longs-couteaux, et on devine que la soif du sang ne sera jamais apaisée et qu'une telle méthode ne peut mener ceux qui l'appliquent qu'à leur propre destruction. Et Visconti préfère conclure son film sur une apparence de victoire totale pour le nazisme et sa corruption des consciences, plutôt que de nous rassurer en nous contant la suite de l'Histoire.

Le réalisateur, incontestablement fasciné par le spectacle de cette décadence est un peu moins inspiré lorsqu'il en explore les à-côtés. Ainsi les scènes qui nous montrent le penchant tragique d'Helmut Berger pour les petites filles, ou bien la loooongue partie de campagne au grotesque assumé des S.A. sont moins convaincantes (cette dernière scène reste néanmoins après coup sans doute la plus mémorable). Le film n'est vraiment passionnant que lorsqu'il revient à cette vaste et terrifiante demeure familiale, véritable théâtre du drame. Photographie absolument somptueuse de Pasquale De Santis, privilégiant les teintes chaudes (rouges et violets) et crépusculaires. Partition pas très marquante (ou mal utilisée ?) de Maurice Jarre qui donne un peu l'impression de refourguer son Lara's theme de Jivago.




Morte a Venezia (Mort à Venise), 1971
Retour aux adaptations littéraires que le cinéaste a toujours privilégié, avec cette transposition d'un récit a priori peu cinématographique de Thomas Mann, puisque drame essentiellement intérieur qui demeurera irrésolu, si ce n'est par la mort (je ne spoile pas puisque tout est dans le titre). Visconti y assume de façon plutôt pertinente le lien entre le personnage d'Aschenbach et le compositeur Mahler, inspiration à peine déguisée pour Mann, mettant à l'honneur les lancinants mouvements de ses 3e et 5e symphonies. 

Le caractère funèbre suinte de quasiment tous les plans du film, de la peinture d'une cité en quarantaine dont la caméra insiste pour étaler la décrépitude au format cinemascope, à des personnages peints volontairement comme des morts-vivants qui s'ignorent, le visage étouffé sous les fards. L'atmosphère si lourde qu'impose une telle histoire me rend personnellement peu enclin à revenir visiter trop souvent cette Venise-là, mais je reconnais les qualités du film qui offrait à Dirk Bogarde l'un de ses plus grands rôles.


DOSSIER LUCHINO VISCONTI :

13 octobre 2017

Le Cinéma de Luchino Visconti I. 1963-1965

Il Gattopardo (Le Guépard), 1963
Adaptation fastueuse du roman de Di Lampedusa, le film a beau être une superproduction riche en costumes et batailles de figurants en scope couleurs, elle a une âme, qui est viscéralement celle de son metteur en scène. L'aristocrate communiste Visconti fait réellement sien le discours de son protagoniste de Prince, incarnant l'identité d'une Nation arrivée à un tournant de son histoire, sommée sinon de choisir, tout du moins de laisser le monde suivre son cours, même si ses idéaux relèvent de l'utopie, et de s'offrir avec lui une dernière danse avant de s'effacer du devant de la scène. Le propos est d'autant plus riche et touchant, qu'il se pare d'une réelle émotion avec les différents drames que vivent les personnages, émotion quasiment proustienne par la qualité méticuleuse de ses observations sur le temps. 

Parmi la jeune génération, l'interprétation de Delon et Cardinale en impose, leur beauté et leurs regards brûlant littéralement la pellicule. Et la classe impériale de l'inattendu Burt Lancaster domine le film, son statut de star hollywoodienne échouée à Cinecitta — façon de parler puisque Visconti a privilégié de vrais extérieurs aux palais de studio — servant idéalement le discours. 

C'est pour moi un des rares incontestables chefs-d'œuvre de cinéma, à la fois intimidant et bouleversant d'intelligence, et dont chaque plan respire la maîtrise. Maîtrise culminant lors de cette dernière heure de bal, morceau de cinéma proprement fascinant où le temps semble en suspension. Et on a raison de penser que les chefs-opérateurs italiens sont les meilleurs du monde quand on voit la sublime beauté picturale de la photographie de Giuseppe Rotunno.




Vaghe stelle dell'orsa (Sandra), 1965
Un film difficile et profondément marqué par la mort. Par film difficile, j'entends que la séduction n'est pas immédiate. C'est l'histoire d'un homme qui va quasiment être forcé de perdre sa femme en fouillant dans son passé. Et c'est aussi l'histoire d'une femme qui va devoir faire son deuil de ce passé pour se retrouver. Après une ouverture marquée par la frivolité (la fête de départ) et la légèreté (le trajet en voiture), on devine très vite que ce retour au pays natal n'aura rien d'une promenade touristique. L'action se situe dans un village italien chargé d'histoire, un trésor d'archéologie fait de vieux murs et de tombeaux étrusques, irrémédiablement et symboliquement emportés dans un ravin. La grandiose demeure familiale semble vouloir figer les personnages au milieu du marbre et des statues. Le drame est particulièrement pesant, avec en plus de sordides histoires de famille, l'absence d'un père mort en déportation. 

Visconti insiste sur les reflets dans les miroirs. Son art de la caméra suggère la présence de fantômes, errant dans une maison déserte, un jardin balayé par le vent, les ruines d'une citerne. Le spectateur devient le témoin impuissant de la détresse pathétique de ces personnages qui tantôt luttent, tantôt cèdent, face à leur propre douleur. Des damnés, déjà. La quête de la vérité permettra à certains de survivre, mais au prix de la destruction des autres. 

Le mystère lui-même sera assez vite élucidé par le spectateur, mais l'enjeu est moins dans cette résolution que dans la façon de la transcender. Ces « pâles étoiles de la Grande ourse » du titre original nous montrent combien les verts paradis des amours enfantines peuvent parfois bâtir de boueuses fondations à l'existence. Visconti en profite au passage pour dénoncer la mesquinerie et le misérabilisme de pensée de la bourgeoisie de province. Les dix dernières minutes sont absolument superbes, avec une utilisation judicieuse de la musique de Cesar Franck. Le film est aussi porté par le jeu exalté et très émouvant de Jean Sorel, tandis que Claudia Cardinale à l'apogée de sa beauté et de sa sensualité est une nouvelle fois sublimée par un très beau noir et blanc.



DOSSIER LUCHINO VISCONTI :

11 octobre 2017

Quadras, 2017

Quadras, 2017
Une série créée par Melissa Drigeard et Vincent Juillet
1 saison de 8 épisodes
Avec : François-Xavier Demaison, Alix Poisson, Jean-Philippe Ricci, Sarah Le Picard, Julien Boisselier, Melissa Drigeard, Sébastien Chassagne, Anne Benoît...


Après ma découverte en replay des 4 premiers épisodes, je tenais à recommander cette série française, dont M6 vient d'achever la diffusion. À mes yeux, ça partait sur des bases a priori peu exaltantes, s'inscrivant dans le genre bien balisé de la comédie du (re)mariage. Et ça s'est révélé être une excellente surprise. Le titre Quadras me laissait espérer une fiction plutôt générationnelle, or il n'en est rien, on n'est pas du tout dans le commentaire social sur une époque, ou sur la nostalgie du passé, et il est davantage question de personnages en crise personnelle, drames finalement très (petits-)bourgeois qui parviennent quand même parfois à créer un peu d'émotion lorsqu'au détour d'une vanne l'un des personnages est soudain saisi dans toute sa sincérité, et révèle ses douloureuses fêlures.

Passage obligé et toujours ingrat, le premier épisode introduit rapidement chaque personnage, avec la bonne idée du convoi de bagnoles pour poser la base des relations. Ça pourra sembler un peu mécanique, mais c'est vraiment par la suite que tout le travail de caractérisation esquissé ici va s'affiner. Et de belle façon. Faisant preuve d'une vraie ambition, la série est très adroitement construite, avec comme base narrative une soirée de mariage, qui se voit découpée par une série de flashbacks qui développent tour à tour chaque personnage (et chaque épisode mettant en valeur l'un d'eux). C'est donc toute une toile de relations et de secrets qui se met en place sous nos yeux, avec suffisamment de petits éléments de suspense pour maintenir l'intérêt.



C'est plutôt très bien rythmé, même si parfois le recours au cliffhanger, typique de l'écriture de série, apparaît un peu forcé, avec des rebondissements gentiment téléphonés. Mais si ce show m'a procuré autant de plaisir c'est surtout par la qualité de ses dialogues, souvent très drôles dans leur registre vachard et leur ton très politiquement incorrect. D'autant qu'on a un bon quota de personnages typés losers, vecteurs d'un comique efficace. Ces dialogues sont merveilleusement portés par un casting de premier choix. Demaison gère bien ses basculements defunèsiens dans l'excès, tandis qu'Alix Poisson fait preuve d'une vraie implication dans un rôle pas évident à défendre. Mais on retiendra surtout ces seconds rôles essentiels et hauts en couleurs que sont le meilleur pote (Ricci, animal), la mère (Anne Benoît, délicieusement odieuse), la sœur (pathétiquement juste Sarah Le Picard), l'irrésistible maître de cérémonie (Chassagne), le relou interprété avec malice par Marius Colucci, sans oublier Melissa Drigeard co-auteure de la série qui s'offre un rôle-clé, formidablement juste de sensibilité. La direction artistique est au top, avec une photo au rendu très cinématographique, notamment lorsque la nuit tombe sur la fête. Bref, un produit étonnamment peu aseptisé donc pas vraiment calibré M6, dont on peut vraiment louer les qualités.



Malheureusement, la seconde moitié de la saison a progressivement modéré mes élans. La série paye sans doute le choix d'une trop longue durée (8 épisodes) qui dilapide un peu le potentiel de son concept. En effet, la colonne vertébrale du récit, cette soirée de mariage comme temps du présent, semble à partir du 6e épisode avoir épuisé la plus grande partie de ses situations dramatiques, l'essentiel à raconter résidant dans les flashbacks encore nombreux à se succéder. Donc ça meuble et ça commence à se voir. La soirée semble alors se prolonger artificiellement, donnant l'impression que les convives s'emmerdent, presque contraints de rester alors qu'en terme de festivités il ne se passe plus grand chose pour justifier qu'ils s'inscrustent encore (seuls les figurants semblent bizarrement avoir déserté les lieux). Ça devient pénible pour le spectateur lui-même, dont l'empathie finit par pâtir. 

Avant celà, l'écriture des dialogues et des personnages faisait pourtant preuve d'une vraie qualité et d'une finesse pour montrer des personnages plutôt vrais dans leurs attitudes et comportements. Les 3 derniers épisodes ont la pénible tâche de devoir boucler une intrigue qui finit par se perdre dans la nécessité de rattacher tous les wagons, et se retrouve plombée par des révélations tarabiscotées, qui n'ont désormais plus grand chose de crédibles, porte ouverte à des facilités scénaristiques qui ne font pas illusion (en particulier dès qu'il s'agit de faire débarquer au cœur de la nuit des personnages extérieurs, miraculeusement tous à 5mn de la fête).


On perd donc pas mal l'humanité de toute cette troupe de personnages, ça devient artificiel, jusqu'à un final ultra-conventionnel qui se sent obligé d'apporter une résolution à toutes les situations. On se sent alors bien loin de l'approche grinçante en mode jeu de massacre de la première moitié, qui m'avait justement séduit. Et là, ce n'est plus le calibrage M6 que j'évoquais plus haut, mais carrément TF1. Aseptisé. C'est vraiment dommage parce qu'il y avait une vraie proposition au départ, intelligente et courageuse. Les comédiens ne sont pour leur part pas en cause, et on conserve au moins ce plaisir de voir un bel et talentueux ensemble à l'œuvre.