22 mars 2017

Le Cinéma de Joe Dante IV. 1989-1993 : le creux de la vague

The 'Burbs (Les Banlieusards), 1989
Un régal, pourtant même l'affiche particulièrement indéchiffrable ne semblait pas y croire. La réalisation de Dante est à l'image de la bande originale de Jerry Goldsmithc'est-à-dire absolument décomplexée, se faisant plaisir à mettre en scène la vie de quelques Américains désœuvrés, dans une banlieue presque trop typique. Comédie avant tout, le spectacle s'assume en tant que satire sociale grinçante, voire cauchemardesque, sans pour autant oublier de faire preuve de tendresse pour ses personnages finalement plus attachants que vraiment méchants. Tom Hanks en Mr Tout-le-monde bien névrosé est alors à un tournant de sa carrière, pas encore le roi du box-office mais ayant déjà bien percé suite au succès de Big. Le reste du casting se montre particulièrement savoureux : Bruce Dern en fanatique des armes à feu, Carrie Fisher en épouse dépassée (et charmante), et l'excellent Corey Feldman en clone de Kurt Russell jeune rempli d'expressions super cool (« Hey, the pizza-dude ! »), aussi eighties que son look. 

Le film s'autorise donc à verser dans le grotesque, offrant une suite de séquences souvent mémorables, comme lorsque Hanks et son copain vont sonner pour la première fois chez leurs étranges voisins, puis plus tard lors du face à face avec les dits-voisins (excellent Henry Gibson). Il s'agit ici encore pour Dante de dynamiter de l'intérieur, par le biais de la comédie et du fantastique, les codes d'une société bien verrouillée, avec ses artifices et ses hypocrisies (c'est un peu son Blue velvet). Malheureusement, Universal et Imagine entertainment firent subir au film pas mal de modifications, raccourcissant impitoyablement sa durée, éliminant certains détails qui en changent drastiquement le sens, et faisant surtout retourner plusieurs fois la fin en fonction des réactions publiques lors des previews. Tout ça au prix de la cohérence du scénario, qui s'achève sur un dénouement à multiples rebondissement qui ne convaincra vraiment personne. On sauvera au moins le laïus final de Hanks, qui inverse de façon intéressante le point de vue qu'il nous avait amené à partager jusqu'ici, se demandant finalement si les gens bizarres ne sont pas plutôt lui et ses amis, plutôt que ses voisins qui vivaient simplement dans une volonté de discrétion.

La plupart des œuvres de Dante reposent sur des scénarios pareillement bricolés en cours de tournage, s'achevant logiquement sur une conclusion bancale, et de ce point de vue-là, ce titre-ci est peut-être celui qui s'en sort le moins. Pourtant, au lieu de trouver le résultat pénible, on s'y amuse tout du long et demeure malgré tout ce plaisir un peu inexplicable procuré par un film aux criantes imperfections. 




Gremlins 2, 1990
La Warner avait harcelé Dante pendant des années pour qu'il réalise une suite à Gremlins, qui reste à ce jour son plus gros succès, au point de finir par lui donner carte blanche. Du moment que les cadres du studio se retrouvaient à l'arrivée avec des bobines estampillés Gremlins 2, le réalisateur aurait toute latitude. The 'Burbs ayant été un échec, Dante accepte donc sur ces bases presque louches une commande qui ne l'enthousiasmait pas particulièrement au départ, et se découvre un nouveau et précieux complice en la personne du scénariste Charlie Haas. Les deux hommes vont donc prendre le studio au mot, et livrer ce qui est sans doute l'un des films les plus irrévérencieux tourné dans le cadre d'une major hollywoodienne.

L'essentiel du récit se déroule dans une tour de Manhattan. Symbolisant l'aboutissement du capitalisme américain des années Reagan, le lieu concentre de façon pas si improbable un centre d'affaires, un studio de télévision, et un laboratoire de savants fous dirigé par Christopher Lee. Dès lors, tout devient possible, et le moindre recoin sera exploité, Dante s'amusant à faire défiler tous ses amis. Gremlins 2 s'apparente ainsi à une sorte de défouloir à grand spectacle, une joyeuse kermesse anarchique, où les mises en abîme à la Hellzapoppin s'enchaînent sur un rythme dément à la Tex Avery. Une sorte de pot-pourri où avec une inlassable générosité le réalisateur mixe toutes ses références cinématographiques, en une sorte de Muppet freak show qui serait alimenté uniquement par le cerveau droit. Au point d'abandonner définitivement la dimension horrifique qui surnagait encore par endroits dans le premier volet. 

Tout comme plus tard Small Soldiers ou Looney tunes back in actionDante semble animé par une espèce de furie contre les conventions du spectacle familial américain, mais une furie plutôt bon enfant jouant sur la connivence avec son spectateur, ce qui fait de son film, une production en marge franchement attachante. Car ici, même le personnage de Daniel Clamp délicieusement interprété par John Glover finit par devenir sympathique par sa bêtise et son optimisme béat, alors qu'il est censé incarner le grand méchant de ce conte de Noël dévoyé, inspiré des figures démiurgiques de Ted Turner ou Donald TrumpLe résultat pourra légitimement sembler épuisant à certains, le scénario offrant avant tout un cadre-prétexte aux facéties des gremlins. Leur conception est cette fois confiée à Rick Baker qui va profiter des progrès de l'animatronique pour pousser bien plus loin les capacités d'interaction des créatures avec leur environnement. Malgré la bienveillance et le respect qu'il éprouve pour son collègue, Spielberg aurait apparemment moyennement partagé le délire. Très présent lors du montage, il se montra même soucieux d'en limiter les excès. Aujourd'hui encore, Gremlins 2 reste un spectacle sans équivalent. 




Matinee (Panic sur Florida Beach), 1993
Sont-ils si nombreux les films vus une seule fois et qui habitent encore notre mémoire 25 ans après ? C'est le cas en ce qui me concerne pour ce Matinee. Pourtant le film ne fut pas aidé, sorti dans une relative discrétion au cœur de l'été. C'était peut-être la dernière fois que le nom du réalisateur, manifestement encore considéré comme un argument commercial, s'affichait en gros. Écrit par Charlie Haas avec une sensibilité à des années-lumières du bulldozer Gremlins 2, le film bénéficie d'un scénario assez génial qui donne l'occasion rêvée à Dante de rendre un hommage respectueux, nostalgique mais lucide, au cinéma de sa jeunesse. La très belle photographie du fidèle John Hora joue merveilleusement de la patine rétro associée à la peinture de cette époque.

L'action se déroule en effet en Floride au cœur des années 60, celle des série B destinées aux adolescents, mais aussi celle de la paranoïa liée à la Guerre froide et plus précisément à la crise des missiles de Cuba. Ces deux ingrédients se nourrissent ici l'un l'autre avec intelligence, offrant derrière la reconstitution pittoresque d'un artisanat fauché et gentiment arnaqueur, une subtile réflexion sur le mensonge et la foi. Assez clairement calqué sur le cinéaste farceur William Castle, le personnage de Lawrence Wosley est incarné de façon inoubliable par un John Goodman truculent (pléonasme ?). Le film fait le portrait de ceux qui nourrissent notre imaginaire, quels que soient les moyens employés. En celà il apparaît animé des mêmes intentions et  inspiré par la même passion que le magnifique Ed Wood de Tim Burton, qui sortira l'année suivante. Les deux films partageront également le fait d'avoir été des échecs au box-office, aussi injustes que cuisants. Pour Dante, c'est une série noire qui continue, les trois films évoqués ici ayant été des désastres financiers. Œuvre aussi amusante que touchante, Matinee reste néanmoins aujourd'hui son film le plus personnel, avec Explorers.


DOSSIER JOE DANTE :
V. Le Retour perdant 1994-2003
VI. Petit écran et trou noir 2005-2017 (prochainement...)

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